Messe du 3ème dimanche de l’Avent

 

 

Abbé Marc Donzé, monastère de la Visitation, Fribourg, le 12 décembre 2010
Lectures bibliques : Isaïe 35, 1-10; Jacques 5, 7-10; Matthieu 11, 2-11 – Année A

 

Un jour, Hélène arrive dans une communauté de l’Arche. L’Arche, fondée par Jean Vanier, ce sont des communautés où vivent ensemble des personnes avec un handicap mental et des personnes dites normales. Hélène souffre d’un handicap mental. Elle arrive à l’Arche complètement recroquevillée sur elle-même. Elle est comme un cri muet. Elle a tant souffert jusque là. Trimbalée de maison en maison, elle a cherché désespérément de la chaleur humaine et de la tendresse. Quand elle en trouvait un peu, on la transbahutait ailleurs. À chaque fois, c’était une frustration intense. Au point qu’Hélène s’est totalement fermée sur elle-même. Elle refusait l’affection dont elle avait pourtant tellement soif, de peur de la frustration qui allait advenir.
C’était très difficile de s’occuper d’Hélène, car elle était comme un mur de résistance. Keiko en devenait découragée, angoissée même. Alors Jean Vanier lui écrivit : Continue; un jour, Hélène fera un sourire. Ce jour-là, tu m’écriras une carte postale.

  Longtemps plus tard, Jean Vanier reçut une carte : Hélène a souri. Que s’est-il passé ? La continuité du respect et de la tendresse manifestée par Keiko et par toute la communauté a fait fondre l’angoisse et la peur d’Hélène. Elle a pu recommencer à avoir confiance.

Ce sourire est un très grand miracle. Il n’a pas duré longtemps, car peu après, Hélène, qui avait aussi des problèmes physiques, est morte. Les amis de l’Arche ont résumé son passage de cette manière : Hélène est venue ; elle a souri ; elle est partie. Mais son sourire était si fantastique, si pétri de résurrection qu’il illumine encore aujourd’hui. (cf. Jean Vanier, La source des larmes, Parole et Silence, 2001, pp. 136 ss).

C’est ainsi que je me figure la parole d’Isaïe, que Jésus reprend pour définir sa mission : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ». Dans 99% des cas, il ne s’agit pas de miracles spectaculaires. Il s’agit du respect, de l’amour, de la tendresse donnés à une personne, avec patience et durée. Comme ce fut le cas pour Hélène. Cette attitude évangélique peut faire tomber les murs et ressusciter les sourires.
La tactique de Jésus, le Messie, c’est cela : donner en toute simplicité, et avec l’entier de sa personne, la lumière et la tendresse, dont il est habité ; et donc, la lumière et la tendresse de Dieu. Même si Jésus fit quelques miracles, l’essentiel de sa présence, c’est cette communication d’être, de vie et d’amour qui toucha de si nombreuses personnes autour de lui.

Est-ce facile à comprendre ? Est-ce facile à accepter ? Peut-être pas.
En tout cas, pour Jean Baptiste, cela ne l’était pas. Il était complètement dérouté par la manière dont Jésus agissait. C’est pourquoi, il envoie ses disciples demander à Jésus : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? »
En fait, Jean s’imaginait tout autre chose. Il attendait un Messie puissant, qui allait chasser les oppresseurs, remettre de l’ordre, rétablir son peuple dans ses droits. Car Jean avait l’image d’un Dieu puissant, qui agit à main forte et à bras étendu en faveur des siens, à la manière dont Israël se représentait Dieu faisant sortir son peuple de l’Egypte. Et il se trompait. La méprise de Jean nous invite à poser sans cesse cette question essentielle : de quel Dieu parlons-nous ?

Mais Jean le Baptiste aurait pu ne pas se tromper, s’il avait regardé sa réalité, au lieu des représentations qui habitaient sa tête. Le réel, c’est un prophète vêtu de poils de chameaux, qui crie dans le désert : « Préparez les chemins du Seigneur ; tournez-vous vers lui ». Moyens de puissance : zéro. Richesses : zéro. Prestige : zéro.
Jean aurait donc pu voir dans sa propre personne que la tactique de Dieu est humble, délicate, respectueuse. Car Dieu n’est pas le Dieu des armées, comme on disait dans l’ancien Israël ; il est, comme l’écrivait saint François de Sales, « le Dieu du cœur de l’homme ».

Parfois, nous nous trompons autant que Jean Baptiste. Combien de fois ai-je entendu : mais pourquoi Dieu n’arrange-t-il pas les affaires ? Pourquoi n’empêche-t-il pas la guerre, ou les maladies, ou les catastrophes ? Pourquoi Dieu ne foudroie-t-il pas les méchants ? En un mot, pourquoi n’intervient-il pas puissamment ?
Tout simplement, parce que Dieu n’est pas comme cela. Il est le Dieu du cœur de l’homme. Autrement dit, il passe par le cœur de l’homme, quand ce dernier veut bien l’accueillir.

Il passe par le cœur de Keiko quand elle s’occupe d’Hélène ! Il passe par le cœur d’Hélène qui se laisse régénérer par la tendresse qui lui est communiquée avec patience. Il passe par ton cœur, quand tu fais avance de générosité, de lumière, de pardon. Il passe par le cœur de celui à qui tu offres avec patience ta paix (ton shalom). La puissance de Dieu est une circulation du cœur au cœur, parce que Dieu est Amour. Sa « vengeance » n’est pas une chose terrible ; c’est de relever le boiteux qui avait été anéanti par les hommes.

C’est là notre mission, chers frères et sœurs : être le témoin patient et actif du « Dieu du cœur de l’homme ». Notre virtuosité doit être celle de la bonté réaliste et vraie. C’est la meilleure manière de contribuer à ce que le loup se mette à respecter l’agneau. C’est la meilleure manière d’être un homme debout et éveillé.
Et qu’arrive-t-il, si nous prenons cette direction ? C’est la joie qui naît au fond de nous et qui chante comme une source. À l’instar de l’incroyable sourire d’Hélène, venu d’au-delà de toute ténèbre pour illuminer ceux et celles qui l’entourent. Amen

Lien :
L’Arche en Suisse

 

 

 

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