Messe du 2e dimanche de Carême

 

Abbé Canisius Oberson, à léglise du Bon Pasteur, Les Geneveys-sur-Coffrane (NE), le 4 mars 2007
Lectures bibliques : Genèse 15, 5-12; 17-18; Philippiens 3, 17-21; 4,1; Luc 9, 28-36 – Année C

Tout travail doit respecter la dignité humaine

Nous poursuivons notre méditation sur le thème : « Nous croyons, tout travail doit respecter la dignité humaine. » Du désert où il s’est affronté au mal, Jésus passe aujourd’hui à la montagne. Il y est face à lui-même, et face à Dieu. Il est en effet là pour prier, nous dit Luc. Il y expérimente la présence de Dieu son Père. Cette expérience de Dieu, il va la partager avec Pierre, Jacques et Jean.

Il faut dire que les apôtres avaient besoin d’un sérieux coup de pouce. Ils avaient commencé à deviner que Jésus venait de Dieu. Pierre avait même déclaré sa foi avec enthousiasme en disant qu’il était le Fils de Dieu. Mais aussitôt après, la douche avait été pour eux glacée : Jésus leur annonçait ses souffrances prochaines, sa passion, sa mort, et sa résurrection. Sans comprendre le sens du mot résurrection, tous leurs espoirs de trouver en Jésus un Messie fort, qui rendrait à Israël sa grandeur, s’envolaient.
Voici donc les trois apôtres pensifs, pire, doutant de Jésus. Ils avaient tout quitté pour le suivre, et les voici comme devant un mur infranchissable : la mort de leur Maître, le Messie. Il n’y avait plus rien à voir, ni à espérer de lui, sinon un immense gâchis…

Chers amis, comment ne pas penser ici à cette sorte d’impasse devant laquelle se trouve notre humanité à certains égards ? Combien de jeunes aujourd’hui ne souhaitent pas transmettre la vie, disent-ils, parce que le monde que nous lèguerions à nos enfants serait trop vilain, trop abîmé par notre démesure de consommation, et de violences en tous genres ? Dans le monde du travail, quelle somme de résignation et de fatalisme se révèle quand on entend dire : « De toutes façons, on ne peut rien y changer ». Combien de travailleurs assument leur tâche pour le salaire qui permet de vivre, mais sont blessés dans leur dignité par la pression à la productivité qui les réduit à un outil de production ? Et après trente ans d’un discours qui veut faire croire que l’on ne peut que s’adapter à cette situation, que c’est la seule issue, que toute autre manière de travailler conduirait l’entreprise à la ruine, nous avons fini par assimiler le message… nous voici prisonniers entre des murs sont dans nos têtes !

En ayant aussi une pensée pour les malades et toutes les personnes dépendantes, nous savons combien ces personnes peuvent avoir le sentiment que leur vie se trouve dans une impasse, avec parfois la mort pour unique sortie.

C’est pour toutes ces situations apparemment bloquées irrémédiablement, que Jésus se montre transfiguré à Pierre, Jacques et Jean. Sa prière qui est communion profonde avec son Père, laisse voir dans un resplendissement de lumière de Pâques ce que l’œil ne peut pas voir : à savoir qu’il n’est pas de situation sans issue. Même sa mort prochaine ne constituera pas le dernier mot de son existence. La lumière qui le transfigure est déjà l’annonce de ce que Pierre, Jacques, Jean et les autres bredouilleront en parlant de la résurrection, le mot le moins inadéquat pour dire la vie au-delà de la mort…

Cette lumière de Jésus qui transfigure et laisse deviner qu’un avenir est possible, où donc la trouver ? Quelques suggestions. À l’hôpital ou dans un home, comment ne pas voir cette lumière qui brise la désespérance et les fatalismes, quand le personnel soignant le fait avec humanité et compassion ?

Sur les lieux de travail, quand l’humain est premier, cette lumière est là aussi. Je pense à ce médecin qui disait, comme pour vérifier la qualité humaine de son travail : « J’essaie de voir si on m’aime ». L’humain, la reconnaissance de la dignité de chacun : voilà la lumière qui brise nos fatalismes. Devenir plus humains, être plus attentif aux uns et aux autres autour de nous, c’est à la portée de tous. Il est ainsi possible de franchir le mur de l’homme réduit à sa seule dimension économique de producteur consommateur. Un économiste, Ricardo Petrella, concluait une de ses conférences en disant : « Il faut réapprendre à se dire bonjour ! », il voulait dire : baser les relations humaines sur la solidarité, l’amitié, plutôt que sur la concurrence, qui est la part la plus animale qui est en l’homme ! Quelqu’un disait au concierge de son entreprise : « Quand le directeur est absent un jour, on peut ne pas le remarquer ; mais quand le concierge n’est pas là, tout le monde le remarque ! » Cette parole d’attention simple et amicale avait suffi à ce que le concierge se sente reconnu dans sa dignité… Quand un travailleur, un employé, un cadre, est reconnu par ses collègues de travail, par sa hiérarchie, il s’en trouve valorisé et transfiguré, et le monde commence déjà à changer.

Ainsi, chers amis, la transfiguration de Jésus ouvre nos impasses, brise nos fatalismes et nos désespérances. Elle ouvre un passage, une Pâque… À l’écoute de Jésus le Fils bien-aimé, nous savons que le plus infime des gestes d’humanité nous rend à notre dignité humaine.

Amen.

 

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