Messe de l’Ascension

 

Abbé Marc Donzé, chapelle Notre Dame des Marches, Broc, le 17 mai 2012
Lectures bibliques : Actes 1, 1-11; Ephésiens 1, 17-23; Marc 16, 15-20 – Année B

 

Quel est notre désir le plus profond dans notre vie terrestre ? Quel est notre désir même quand nous souffrons, même quand nous mourons ? Reste-t-il un désir quand la vie devient âpre, très âpre, trop âpre ?

Tout au fond de moi, je ressens quelque chose de tellement fort, qui ne saurait périr. Quelque chose qui vient de plus loin que moi, mais qui est aussi moi. Quelque chose qui allume le désir d’une vie qui continue, d’un amour qui ne tombe pas dans un trou noir, d’une lumière qui devienne pleine. Ce n’est pas une idée ; c’est une expérience. Et je ne suis pas le seul à la faire, j’imagine.
Cette expérience m’incite à penser au mystère de la vie. Je trouve urgent de penser au mystère de la vie, de la mort, de l’au-delà de la vie.
Si l’on y réfléchit quelque peu, en effet, la vie est un mystère. Elle vient de plus loin que nous et personne ne peut se la donner à soi-même. Elle nous est donnée par nos parents, et avant eux par une très longue suite de générations. Avant cela encore, elle est préparée par les lentes évolutions du cosmos, qui depuis les formes les plus élémentaires de la matière, produit les cellules vivantes, puis cet assemblage inouï de cellules qu’est l’homme pensant et aimant.

Ce mystère est d’une subtilité que nous commençons à peine à entrevoir. Pour le croyant – mais aussi pour nombre de philosophes – ce mystère prend origine dans l’Intelligence infiniment aimante qui accompagne de sa puissance créatrice le cosmos et chacune des personnes. Pour cette raison, la vie est à respecter comme don de nos parents, de l’humanité, du cosmos, de la Présence divine ; elle n’est donc pas une pure possession, dont nous aurions la libre et arbitraire disposition.

Le mystère de la vie des personnes va plus loin encore que notre condition terrestre. Il se prolonge au-delà de notre insertion dans la lourde et périssable matière. L’esprit et l’amour ont à faire avec les énergies de la lumière. Le Christ ressuscité montre, au-delà de la mort, une nouvelle forme de la présence du corps, une nouvelle déclinaison de la vie. « Corps spirituel », dit saint Paul. Corps de lumière, corps subtil, qui dévoile et porte au plus pur la présence de la personne.

Mais la mort est un voyage qui ne manque pas d’énigmes. Elle passe parfois par des traverses de souffrance, voire de déchéance. La tentation, à certaines heures, est de les interrompre brutalement. « Je m’enlève la vie », quelle étrange expression. Mais ce voyage est un enfantement, dont nous ne comprenons pas tout. Sa part d’ombre et de dépouillement, pour âpre qu’elle soit, est un creuset de lumière et de réconciliation. Même cette part de dépouillement a besoin d’un temps, dont nous ne savons pas la mesure. Le temps du voyage de la mort vers la vie.
Aucun fatalisme dans cette conviction. Mais le libre respect d’un mystère qui me précède et qui me suit.

Le Christ ressuscité éclaire ce mystère. Il est là dans toutes les nuits. Il est là dans toutes les souffrances, qu’il n’explique pas, mais qu’il remplit de sa présence. Il est là et il entrouvre une fenêtre de lumière, une toute petite fenêtre de lumière au-delà de tout. Quand il apparaît à ses disciples, c’est avec un corps qui n’est plus tout à fait comme le nôtre en cette vie. C’est un corps de lumière, avec juste assez de matière, pour que soient reconnaissables son visage, son allure et les traces de son passage terrible sur la croix. Quand il apparaît à ses disciples, c’est pour dire que nous sommes attendus dans un espace de lumière, de paix, de douceur, de présence. Quand il apparaît à ses disciples, il annonce que mon corps, votre corps, au-delà du voile de la mort, aussi dure soit-elle, deviendra un corps de lumière, avec juste assez de matière pour porter notre personne et notre histoire. Puisse cette perspective de foi m’aider, vous aider à traverser tout, tout, tout.

Et puis, le Christ ressuscité monte au ciel et il est assis à la droite du Père. C’est bien sûr une image. Elle nous dit simplement que le vrai lieu du Christ est auprès de Dieu le Père, source de toute vie et de tout amour. Et ce n’est pas vraiment un lieu : le Christ est au-delà de l’espace et du temps. Et c’est pourquoi, il est aussi partout. Il est aussi en chacun de nous, si nous le voulons bien. Comme dit le pape saint Grégoire le Grand, le ciel, c’est l’âme du juste. Si je peux me permettre l’expression, le Christ monte vers le Père et il « monte » en chacun de nos cœurs.

Dans ce sens, l’Ascension est la figure de notre avenir. Si je regarde le Christ, au fond de mon cœur, je vois d’avance ma trajectoire : celle de ma vie, celle de mes joies et de mes misères, celle de mon voyage à travers la mort, celle de mon à-venir au-delà de la mort. Je m’accroche à la lueur de cette espérance  en toute circonstance et je me dis, avec saint Augustin : « à la droite de Dieu, il y a une seule place, celle du Fils, et c’est pourquoi, nous sommes fils et filles de Dieu avec Lui. » A l’état de l’Homme parfait. (Ep 4, 13)

 

 

 

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