Messe du 25e dimanche du temps ordinaire – Jeûne fédéral

Pasteur Manfred Stuber , à l’église de la Trinité, Berne, le 19 septembre 2010
Lectures bibliques : Amos 8, 4-7; 1 Timothée 2, 1-8; Luc 16, 1-13 – Année C

 

Chère communauté,

Comment cela se passe-t-il pour vous lorsque vous lisez la Bible ? Je dois l’avouer : avec la lecture biblique de ce jour, j’éprouve toujours les mêmes difficultés. Ce sont pas tant les étrangetés et les incompréhensions d’un texte qui me dérangent, mais le fait que je lis aussitôt et comme par réflexe un devoir moral dans le texte. Je supporte très mal la différence qu’il y a avec ma réflexion, mes expériences et ma foi. Lorsque je lis, je pense : c’est ainsi que je devrais croire, ce serait correct et pieux. Puis je mesure la distance avec ce que je pense, avec mes expériences et ma foi. Et j’en viens à discuter ma propre foi et à considérer le texte comme une menace ou une accusation personnelle.

Le texte biblique que nous venons de lire me fait une impression particulièrement pénible. Tu ne peux servir deux maîtres, c’est clair. Ou bien devrai-je haïr l’un et aimer l’autre, ou le contraire. Dieu et Mammon, on ne peut les servir en même temps. L’un exclut l’autre. Et déjà ce mot „Mammon“ ! il signifie à l’origine : possession, avoir, mais dans la foi populaire il est devenu bientôt la richesse personnifiée en démon, et qui conduit l’homme à l’avarice.
Le mot est clair : ici je suis averti pour placer correctement les priorités. Et déjà me voici de nouveau sur la défensive. Notre texte fait chorus avec d’autres passages, dans lesquels Jésus jette les marchands hors du temple, ou fait passer un chameau par le trou d’une aiguille, ou conseille à un jeune homme riche de tout abandonner ce qu’il possède. Mammon ou Dieu. La bourse ou la vie!
J’ai cependant le soupçon que Jésus ne se limite pas à cette alternative. La parabole de l’intendant malhonnête qui justement précède notre texte évoque un autre langage. D’ailleurs les Evangiles ont toujours un horizon plus large.

Pour moi Jésus était l’un des hommes les plus libres qu’il ait pu y avoir. Comme jamais auparavant ni après lui pour aucun homme, son bonheur de vivre n’a été dépendant de conditions extérieures. Il était libre, indépendant. Je pense que sa vie était tellement pleine, il se sentait à ce point accepté et aimé, que la préoccupation pour l’argent, la richesse et ses compensations apparaissait comme des broutilles. Jésus voulait davantage, beaucoup plus. Et y a-t-il quelqu’un qui comme lui s’est laissé inspirer par son imagination ?
Je sais que c’est osé de parler de l’imagination de Jésus, car de tout temps il a été considéré pour d’autres vertus telles que la disponibilité au sacrifice, la capacité de renoncement et son obéissance. Pourtant, je pense que même face à ces vertus, il voulait bien plus, beaucoup plus. Je crois que pour Jésus l’enjeu est celui du bonheur dans l’absolu, et non pas un petit bout de bonheur. Ce que Jésus demandait n’était jamais un inventaire de choses correctes ni un comportement rigoureux. Il a refusé les confessions formelles et la pureté simplement cultuelle. Il voulait davantage.
Je crois qu’il voulait dans le fond un autre regard. Un regard avec les yeux ouverts sur Dieu et sur les autres, un regard qui permette de reconnaître les espérances et les angoisses, même lorsqu’ils peuvent conduire au malentendu. Une obéissance qui maintient l’ordre établi ne lui suffit pas. Il désire que le monde change. Et c’est pour cela qu’il libère notre imagination.
Notre potentiel d’imagination est souvent sous-estimé. Ou bien nous en avons, ou bien nous n’en avons pas, un peu comme on aurait ou non le sens musical. Mais je trouve que c‘est une compréhension superficielle, car l’imagination serait alors simplement une sorte de capacité à s’échapper de la réalité, comme dans un rêve. Je pense plutôt que l’imagination est une forme de liberté qu’une personne peut faire grandir dans sa vie.
L’homme peut devenir dans sa vie plein d’imagination ou au contraire polarisé sur ce qu’il appelle l‘expérience de vie. Cet appauvrissement progressif de la vie donne l’illusion d’une maturité et d’un sens des réalités, mais c’est au contraire une perte, une limitation de ses propres possibilités, car ainsi on se restraint de plus en plus à ce qu’on trouve devant soi, à ce qui rassure et maintient l’ordre.
Ce sens d’une conscience particulière de la réalité joue chez Jésus un grand rôle car il l’élargit continuellement par son imagination. Les pécheurs sont des pécheurs et ils sont liés à leurs filets. Mais Jésus fait de ces hommes peu instruits des prédicateurs itinérants. Celui qui s’occupe des malades pendant le sabbat transgresse les normes. Celui qui non seulement supporte les marginaux, mais leur rend visite et les traite avec prédilection, lève les frontières, et cela selon une imagination qui ne reconnaît qu’un seul principe : la recherche du bonheur et son accroissement. L’imagination de Jésus n’a pas de frontières : il a dépassé les limites des classes sociales, de la culture, et peut-être même des religions. Quant à la limite qui est la plus contraignante pour nous, la limite de la mort, il l’a aussi vaincue.
C’est dans cette perspective que nous devons entendre le nom de Mammon. C’est alors que résonne son appel à la liberté : Il s’agit de savoir si nous nous laissons manipuler par nos désirs de possession, de sécurité ou de reconnaissance, ou si nous recherchons la liberté et l’imagination qu’il nous a annoncées. Et il nous interroge : voulons-nous vivre comme des prisonniers ou des êtes libres ?
La liberté de Jésus allait si loin qu’il n’éprouvait pas le besoin d’asseoir son autorité. Ses amis le priaient d’accomplir des miracles. Il refusait. Ses ennemis lui demandaient des signes de Dieu. Il n’en donnait pas. Sur la croix, ils lui disaient : Descends et nous croirons en toi. Et il n’est pas descendu. Dans le désert, il n’a pas fait du pain avec les pierres, il n’a pas sauté du pinacle du temple et il n’est pas devenu un docteur-miracles.
Tout cela aurait été un plus pour son autorité, mais un moins pour la liberté des autres.
Il aurait amené les hommes à le reconnaître mais il n’aurait pas changé le monde.
Peut-être que cela aurait même empêché la mort de Jésus qui serait devenu vieux. Mais il n’aurait pas aidé l’homme à devenir lui-même ou à s’exprimer différemment : il n’aurait pas aidé les hommes à ressusciter plus tard avec le Christ.
Amen

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