Messe du 23e dimanche du temps ordinaire

Abbé Dominique Jeannerat, à l’église de Malleray, le 5 septembre 2010
Lectures bibliques : Sagesse 9, 13-18; Philémon 9, 10-17; Luc 14, 25-33 – Année C

 

Vous êtes assis ? – C’est très bien ! Vous venez d’adopter une attitude évangélique !
Du moins, au sens des paroles de Jésus que nous venons d’entendre :
Il faut commencer par s’asseoir !
C’est assez inhabituel dans la bouche de Jésus.
Nous sommes plus familiers d’un Jésus en marche, qui va de village en village,
appelle et entraîne sur son passage, d’un Jésus qui met debout.
Mais aujourd’hui, Jésus nous demande de nous asseoir d’abord.
Ce qui est fait…
Pourquoi une telle demande ?
Parce qu’il nous faut réfléchir ; faire un arrêt sur notre chemin
et voir si nous sommes capables d’aller au bout.
Ce qui n’est pas sûr…
Jésus s’explique en évoquant des entreprises risquées ou même dangereuses,
où menanent l’échec ou la défaite.
– Vous voulez bâtir quelque chose ?
– Assurez-vous que vous avez les ressources nécessaires !
– Vous êtes en conflit avec un adversaire deux fois plus fort que vous ?
– Réfléchissez-y à deux fois, avant d’attaquer !
Ici et là, c’est une question de bon sens.
– Vous voulez me suivre ?
– Eh bien, aujourd’hui, là aussi, il faut commencer par vous asseoir.
Lorsque Jésus avait appelé Pierre et André, Jacques et Jean,
certains récits nous montrent comment
ils avaient tout laissé et l’avaient suivi immédiatement.
Mais aujourd’hui, la situation a changé. Jésus fait face à une crise.
Il n’a pas seulement rencontré l’adhésion et l’enthousiasme sur son chemin.
Il a aussi suscité de fortes oppositions. En coulisse, on complote contre lui.
Et ses adversaires sont puissants…
Jésus monte à Jésuralem et il sait que c’est une épreuve décisive
qu’il devra y affonter. Il risque sa vie.
Et c’est à cause de cela qu’il éprouve la motivation
de celles et ceux qui font route avec lui :
« Stop ! vous savez où vous allez comme ça ?
vous rendez-vous compte de ce que ça demande d’aller jusqu’au bout avec moi ? »
Jésus est en situation de crise…
Crise ! Voici un mot redoutable, qui est en même temps devenu terriblement banal.
Normalement, une crise, ça devrait être plutôt exceptionnel :
une phase difficile, qui ne se présente qu’à de rares moments de notre évolution,
comme la crise de l’adolescence ou celle de la quarantaine.
Mais l’actualité n’en finit plus de parler de crises :
crises sociale, politique, financière, énergétique, écologique,
crise sanitaire, alimentaire.
La crise est aussi religieuse : crise de confiance dans l’Eglise catholique,
crise des vocations, de la transmission de la foi…
Personne ne semble maîtriser les crises. Il faudrait les anticiper – et réagir très vite.
Mais toujours les crises surviennent à l’improviste
et deviennent de plus en plus globales !
Aujourd’hui – pensez au Sommet de Copenhague – ,
les mesures que l’on prend sont tellement limitées par les intérêts particuliers
que nous ressemblons à des apprentis-sorciers :
le système que nous avons inventé nous échappe ;
c’est une machine devenue folle qu’on n’arrive plus à arrêter…
Il m’arrive de trouver cela assez paniquant…
Que faire dans une situation critique ?
L’homme qui bâtit une tour et le roi qui part en guerre se demandent s’ils ont assez :
assez d’argent, assez de soldats.
Jésus, au contraire, nous demande de voir si nous n’avons pas trop.
Quand la croix s’annonce,
il nous demande d’éprouver nos attachements. Il appelle au renoncement.
Ici, une précaution et un discernement s’imposent.
La parole de la croix et l’exigence du renoncement
ne sont pas le tout de l’appel évangélique.
Il ne faut pas les brandir à tout moment, à tort et à travers.
Car enfin, l’expérience chrétienne ne s’arrête pas aux mystères douloureux…
Mais la parole de la croix est incontournable dans ces moments
où on ne peut plus continuer d’avancer comme avant sans réfléchir,
où il importe d’éprouver sa résolution, de prendre une nouvelle décision.
La croix est un évangile pour temps de crise.
Dans les crises qui marquent l’actualité, a-t-on le courage politique de dire
qu’il n’est pas possible de continuer ainsi sans renoncements :
sans renoncer à surexploiter les ressources de la planète,
renoncer aux biens de consommation qui compromettent l’avenir,
renoncer aux profits malhonnêtes et irrationnels
de la fraude fiscale et de la spéculation boursière ?
Pour en venir enfin plus directement à l’évangile :
dans les moments de notre vie et de notre foi où la crise devient existentielle,
où nous sentons que quelque chose doit changer,
que nous ne pouvons plus simplement continuer comme avant,
Jésus nous dit ce qui sauve et ce qui ne sauve pas.
« Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme,
ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même à sa propre vie,
il ne peut pas être mon disciple.
Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi
ne peut pas être mon disciple. »
Ces paroles me saisissent. Elles ébranlent quelque chose en moi.
Je sais qu’elles peuvent susciter bien des malentendus
et qu’elles ont sans doute fait quelques dégâts…
Je ne peux pas croire que Jésus nous demande de mépriser
ceux qui nous sont les plus proches ni de nous faire crucifier comme lui.
Mais, en temps de crise encore une fois,
j’entends Jésus nous appeler à le préférer à tout autre attachement.
A quoi vas-tu te raccrocher ? Qu’est-ce qui va te sauver ?
– Tes relations, tes références, ta réputation ?
D’être le fils de ou la femme de ? D’être né catholique ?
Qu’est-ce qui va te sauver ?
– Ce que tu as fait de ta vie, tes résultats et tes mérites ? ton moi idéal ?
Mais non ! Pour marcher à ma suite, il faut te détacher de cela.
Mais ce qu’il te faut prendre, c’est ce que j’appelle « ta croix » :
les peurs et les colères, les indécisions et les échecs qui te pèsent,
ta part d’ombre, ce que tu n’aimes pas en toi,
ce qui t’est arrivé que tu n’avais pas choisi et qui s’est imprimé en toi…
J’entends Jésus nous dire : Viens en prenant tout cela.
Tu sais que je suis venu appeler non pas les justes mais les pécheurs,
alors n’aie pas honte de ta misère.
Découvre-la, apprivoise-la, conduis-la à la lumière.
Ouvre-la à ma parole qui t’unifie, à ma présence qui réconcilie.
Tu découvriras dans ma croix un mystère de pardon qui te libérera de toute haine.
Debout ! Va vers toi-même et va vers le monde,
si tu peux maintenant te lever pauvre de cœur et artisan de paix ! AMEN.

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