Messe du 22e dimanche ordinaire

 

Père Jean-René Fracheboud, le 29 août 2004, au Monastère des Bermardines, Collombey, VS
Lectures bibliques : Ben Sirac le Sage 3, 17-29; Hébreux 12, 18-24; Luc 14, 1-14

Mes Sœurs et mes Frères,
Chers Amis,

 

Nous sommes programmés pour la poésie
et nous en restons à la grammaire !

Nous sommes programmés pour la danse
et nous en restons à des pas de fantassins désabusés !

Nous sommes programmés pour l’enchantement
et nous en restons à un pauvre et laborieux solfège !

 

J’aime ce Dieu, révélé en Jésus-Christ, ce médiateur de l’alliance nouvelle qui n’en finit pas d’élargir notre chœur à la dimension de son Chœur, qui n’en finit pas de dilater notre existence à la dimension de la sienne, immense et infinie.

 

Jésus voit grand pour l’homme. Il vient contester, à temps et à contretemps, les modèles réduits de nos appréciations, de nos regards, de nos convictions, de nos bonheurs, l’échelle de nos valeurs. Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé.

Aujourd’hui, l’Evangile nous renvoie à une réalité toute simple mais aux conséquences énormes :
quelle place, je prends ?
quelle place, j’occupe ?
quelle place, je choisis ?

 

Quelle est ma place dans mon métier de vivre ?

Quelle est ma place dans ma famille, dans mon entreprise, dans ma communauté religieuse ?

Et, dans ce domaine-là, il y a des hiérarchies redoutables.
Il y a les bonnes places et les moins bonnes,
il y a les premières places et donc les dernières.

Il y a les places en vue, honorifiques et convoitées
et les places de rien du tout, redoutées et si peu glorieuses.

Depuis 15 jours, l’actualité des jeux olympiques n’a fait que mettre en valeur cette course effrénée pour les premières places.
Les seules bonnes places sont celles du podium.
Une seule chose compte : obtenir une médaille.

Jésus serait-il contre les podiums et les médailles ?
Jésus serait-il le détracteur des ambitions les plus légitimes, une médaille qui vient couronner des mois d’efforts, d’exercices, d’entraînements répétés et fastidieux ?

Comment recevoir son Evangile ?

Quand tu es invité, ne va pas te mettre à la première place car on peut avoir invité quelqu’un de plus important que toi
Quand tu es invité, va te mettre à la dernière place…

Il faut le dire avec force : le Dieu que nous révèle Jésus-Christ n’est pas le concurrent de l’homme, il n’est pas l’éteignoir de nos réussites et de nos ambitions. Tout l’Evangile résonne de ces affirmations : si tu veux être grand, si tu veux être le premier, si tu veux réussir…. On ne peut pas ne pas vouloir être grand, être le premier, réussir, c’est le dynamisme même de la vie, inscrit en chacun par Dieu lui-même. Mais le Christ vient orienter ce dynamisme dans et vers l’amour et c’est la nouveauté et la force de l’Evangile.

Ton succès oui… mais pas sans ou au détriment des autres. Ta réussite oui… mais pas sans tes frères et tes soeurs qui vivent auprès de toi. Le Christ vient me rendre attentif à cette tendance – pour ne pas dire tentation – construire ma vie autour de mon « moi », possessif et charnu. Qu’il est tragique ce « gonflement du moi », cet orgueil démesuré qui me rend aveugle aux autres et m’enferme. La 1ère lecture le rappelait : La condition de l’orgueilleux est sans remède, car la racine du mal est en lui. L’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute.

Le Christ nous ouvre une voie nouvelle dans cette quête incontournable de succès et de réussite. C’est cette justesse d’une vie qui se reçoit constamment d’une SOURCE, l’Amour du Père et qui se conjugue dans l’échange, dans la relation et dans la communion avec des frères et des sœurs. Toute la trajectoire de la vie de Jésus exprime admirablement cette option fondatrice et libératrice qui éclate en vie, en résurrection, en bonheur.

Jésus a pris, dans l’humilité, la dernière place pour promouvoir la vie des autres, la vie de chacun de nous, pour nous élever à hauteur d’amour.

Si l’on veut dire les choses en images, Jésus nous fait passer de l’échelle au cercle. Avec l’échelle, il y a nécessairement des échelons, des degrés et des comparaisons d’intelligence, de réussites, de valeurs. Il y a ceux qui sont au sommet, les premiers, mais il y a ceux qui sont tout en bas, les laissés pour compte…, les moins que rien. Avec le cercle, il y a place pour tout le monde : pour les grands et les petits, pour les chanceux et les malchanceux, pour les riches et les pauvres, pour ceux qui réussissent et ceux qui échouent, pour les bien portants et pour les malades.

C’est le cercle de l’amour trinitaire qui s’inscrit dans nos cercles de famille, de communauté, où « l’être-ensemble » dit la présence de Dieu. C’est le cercle de nos Eucharisties où les impressions du paraître s’effacent devant la vérité de l’être, où la consommation et l’argent font place à la communion, où les médailles en or, en argent ou en bronze s’estompent devant la certitude d’être aimé et d’avoir une place infinie dans le Chœur de Dieu.

Quelle merveilleuse liberté de pouvoir exister en simplicité, en humilité, en vérité, avec les réussites et les échecs, avec les pleins et les creux, avec les belles médailles mais aussi les cruelles déceptions de son histoire.

Voilà ma place dans le Chœur de Dieu, dans le Chœur de l’Amour avec tous les autres, mes frères et sœurs qui, eux aussi, ont leur place dans ce brasier incandescent de la tendresse divine. Alors, je peux choisir et re-choisir l’Evangile abrupt d’aujourd’hui parce que j’y découvre un extraordinaire chemin de vie, un extraordinaire possible.

Quand je suis invité, je peux choisir la dernière place. Loin d’être un consentement à la médiocrité, ce chemin m’apparaît comme la voie royale de ma croissance en amour et en liberté, grâce au Christ. Quand j’invite, je peux donner la priorité aux pauvres, aux estropiés, aux boiteux, aux aveugles, ceux et celles qui ne pourront jamais me rendre l’équivalent.

En ce faisant, j’ai la grâce d’entrer un petit peu plus, un petit peu mieux dans le Chœur de mon Seigneur.

 

Alors je découvre, émerveillé,
que, même si j’en suis encore à la grammaire et à ses exercices,
la poésie se dessine irrémédiablement…

que, même si mes pas sont encore très lourds et maladroits, ils deviendront, malgré tout et peu à peu dans la grâce de Dieu, pas de danse…

que, même si mon aujourd’hui est quelque peu désenchanté,
il porte les germes de l’enchantement, ma place à tout jamais dans le Chœur de Dieu.

 

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