Messe du 20e dimanche du temps ordinaire

 

Père Guy Musy, sanctuaire Notre-Dame de Tours, Cousset, le 19 août 2012
Lectures bibliques :
Proverbes 9, 1-6; Ephésiens 5, 15-20; Jean 6, 51-58 – Année B

Carpe diem !

Je connais en Romandie un restaurant qui ouvre largement ses portes devant le portail d’un centre funéraire. Avec cette enseigne particulièrement aguichante, écrite en latin, s’il vous plaît ! : CARPE DIEM. Je traduis et paraphrase très librement cette invitation adressée aux survivants qui sortent du cimetière ou du crématoire : Cueillez le jour présent, profitez de la vie, vivez à plein régime. L’heure sonnera bien assez tôt quand viendra votre tour de passer par la porte du non retour.
Carpe diem ! La formule véhicule une certaine sagesse, je dirais plutôt un gros bon sens populaire qui nous fait soupirer à l’annonce du décès d’un contemporain : «Ouf ! J’y ai échappé cette fois-ci. Faisons la fête et buvons un coup !».

 « Carpe diem ! La maxime serait-elle compatible avec notre foi chrétienne ? J’ai longtemps pensé que ce n’était pas le cas.  Jusqu’au jour où j’ai lu ces deux mots inscrits sur un cadran solaire, perché sur un clocher catholique valaisan. Ce ne pouvait donc être une invitation à la débauche et au dévergondage, sous prétexte que de toute façon demain nous mourrons ! Je le comprenais plutôt comme une exhortation à mieux vivre le temps qui nous reste, à commencer par le moment présent. Je me suis souvenu alors de ce verset du psaume : « Apprends-moi, Seigneur, à bien mesurer mes jours ! »  Et surtout à en apprécier la valeur.

Pourquoi tenir ce matin ces propos alarmistes qui peut-être seraient mieux en situation dans une prédication de la Toussaint ou du Jour des Morts ? C’est parce que Paul, dans la lecture que nous venons d’entendre, fait clairement allusion au « Carpe diem », lui aussi. S’adressant à des chrétiens fraîchement convertis, il leur dit : «Mettez à profit le temps présent ! ». On pourrait aussi traduire :«Rachetez le temps présent ». Sauvez-le, transformez-le, faites-en quelque chose de beau, de grand, de généreux et de saint. Engagez-vous dans cette œuvre de rédemption, de régénération!  Et pourquoi cette mobilisation ? Parce que Paul constate que les jours sont mauvais et que le monde va mal.

Nous n’avons donc rien inventé. Ce n’est pas d’aujourd’hui que date cette jérémiade. Au premier siècle déjà, on se plaignait que le monde allait mal. Beaucoup estiment aujourd’hui qu’il n’a fait qu’empirer depuis. On me rapportait ces derniers jours le vœu d’un pèlerin de Lourdes. C’était un vieux monsieur de nos contrées qui disait à ses enfants : « Je vais à Lourdes prier pour un grand malade ». Et ses proches de s’inquiéter pour savoir de qui il parlait. Il leur répondit gravement : Je vais prier pour le monde qui est très malade ! ». Une généreuse intention sans doute qui allait au-delà des lamentations habituelles. Car il ne sert à rien de se lamenter sur l’état du monde. Il faut plutôt travailler à le changer. Et pour ce faire, Paul n’envoie pas ses chrétiens à Lourdes. Mais il leur donner des directives très claires, des consignes qui devraient les aider à passer à travers les turbulences de ce monde,  prétendu mauvais. Elles pourraient nous être très utiles à nous aussi.

Tout d’abord, nous dit Paul : n’ajoutez pas votre propre misère à la misère du monde. De grâce, n’en jetez plus ! Cela suffit comme cela. Libérez-vous de vos vices qui ne peuvent qu’aggraver la situation générale. Ne vous plaigniez pas de la malice du monde, si vous-mêmes êtes mauvais. Commençons donc  par balayer devant notre porte, par nous convertir et nous guérir.

La deuxième consigne de Paul est plus positive. En tout temps, bon ou mauvais, rendez grâce, remerciez Dieu. Etonnez-vous que le monde soit encore si beau, que le soleil se lève chaque matin, que des enfants vous sourient, qu’il y ait autour de vous tant de personnes qui vous veulent du bien, vous aident et vous aiment. Si nous parlons de réhabiliter notre temps, de racheter notre époque, c’est donc qu’elle n’est pas complètement perdue. La grâce vient au secours de notre monde. Elle le relève et l’élève. Le Verbe de Dieu n’aurait pas pris notre chair, ne serait pas descendu parmi nous, si l’humanité et son environnement n’avaient été que stupre, violence et mort. Non. Il est venu guérir un malade qui vivait encore. Employons-nous donc à repérer et à cueillir toutes les fleurs de renouveau et de résurrection, plutôt qu’ajouter des propos négatifs au pessimisme ambiant.

La dernière consigne est surprenante. Notre Paul, plutôt barbon, n’a rien d’un Mozart ou d’un Schubert. Et le voilà qu’il nous entraîne à chanter. Les choristes qui sont ici présents ou à l’écoute apprécieront. Bien sûr, il ne s’agit pas de Rock oz Arènes, mais d’un répertoire assez précis. Paul parle de psaumes chantés. Nous y sommes accoutumés. Mais encore d’autres pièces liturgiques qu’il appelle hymnes. Et surtout de compositions personnelles inspirées, celles qui sortent spontanément du cœur quand on est heureux de vivre. Et Paul ajoute : « chantez ensemble et de tout votre cœur ». Comme si notre concert allait sauver le monde.

Le Titanic peut donc couler, mais l’orchestre demeure sur le pont et joue jusqu’au bout sa partition. Dans cette vallée de larmes, les chrétiens jouent aussi leur partition.Une symphonie à la joie, comme celle du vieux Beethoven frappé par une lourde surdité. Ils demeurent à leur poste, comme une source de joie profonde. Même si les éléments sont déchaînés et menacent la barque qui les porte, les chrétiens trouvent des raisons de chanter encore. Ils ressemblent alors à ces trois jeunes gens, dont parle le livre de Daniel, qui chantaient au milieu des flammes le cantique de la création.

Alors, frères et sœurs, il ne nous reste plus qu’à donner de la voix, mais en harmonie. Pour que le monde soit beau et que nous ayons du plaisir à cueillir et  recueillir ses meilleurs moments.

 

 

 

 

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