Messe du 1er dimanche de Carême

 

Abbé Jean-Marie Pasquier, le 10 février 2008, à la chapelle N.-D. de la Compassion, Bulle
Lectures bibliques :
Genèse 2, 7-9 – 3,1-7; Romains 5, 12-19; Matthieu 4, 1-11 – Année A

En ce début de carême, nous sommes confrontés à un double message, aux accents apparemment contradictoires. D’un côté la Campagne de carême veut nous mobiliser pour que « le droit à l’alimentation ne reste pas un vœu pieux », autrement dit pour que tous les être humains qui habitent cette planète puissent un jour manger à leur faim : ils sont encore plus de 800 millions à manquer de la nourriture nécessaire. Ce qui signifie, pour le dire en termes plus concrets, que toutes les 30 sec.,  un enfant meurt de faim. C’est terrible. Mais que faire ? Le prophète Isaïe  disait  déjà : « le jeûne qui plaît au Seigneur, c’est de partager son pain avec celui qui a faim. » Et aux apôtres qui demandent à Jésus de renvoyer la foule affamée, que répond Jésus : « Je m’en occupe » ? Non : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ! »

Mais voici qu’aujourd’hui ce même Jésus, qui pourrait changer les pierres en pains pour calmer sa faim, nous dit «l’homme ne vit pas seulement de pain… » C’était déjà la parole de Moïse à son peuple : « Souviens-toi de la marche que tu as faite dans le désert… le Seigneur t’a fait sentir la faim… pour te faire découvrir que l’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche du Seigneur. » (Deutéronome 8,4-6) L’appel à suivre Jésus au désert, c’est un appel à la rencontre de Dieu, à nous ouvrir à sa Présence à l’intime de nous-mêmes, à nous mettre à l’écoute de sa parole. Si nous sommes invités à jeûner, c’est d’abord pour que se creuse en nous, en nous spécialement qui vivons dans une société d’abondance et de sur-consommation, une autre faim que celle du pain quotidien, la faim et la soif de Dieu. Que nous puissions dire en vérité : « Mon âme soif de toi, Seigneur. »

Alors, faut- il choisir entre  le message de l’Action de Carême et celui de l’Evangile ? Bien sûr que non.  Pourtant, face aux affiches et aux slogans parfois provocateurs de l’Action de carême, j’entends parfois dire : sans doute, la lutte contre la faim, pour le développement, c’est important, et heureusement beaucoup de d’organisations s’y emploient déjà, mais l’Eglise… N’a-t-elle pas autre chose à faire que de s’occuper d’humanitaire, voire politique, ne risque-t-elle pas de perdre son âme en faisant signer toutes sortes de pétitions, alors que son premier devoir est de nous dire Dieu, de nous tourner vers Dieu, comme Jésus lui-même la fait. « Que sert à l’homme de remplir ses greniers et de gagner l’univers, s’il vient à perdre son âme ? » S’il oublie la dimension verticale de son être, sa vocation spirituelle…

Mais qu’est-ce que le spirituel ? Je me souviendrai  toujours de  d’un prêtre orthodoxe – Dieu sait si nos frères d’Orient sont tournés vers les réalités du ciel – qui nous disait : « Pour moi, la faim de mon frère est un problème spirituel. » Il n’a pas dit un problème humanitaire, ni même éthique – qui tarauderait ma conscience morale -, mais un problème spirituel. Autrement dit qui engage directement ma relation avec Dieu. Si je reste indifférent ou passif face à la faim de mon frère – Paul VI disait déjà : tout homme est mon frère -, – il y a quelque chose qui ne va pas entre Dieu et moi, comme si le courant ne passait plus.  C’est aussi ce que dit l’Apôtre Jean : « Celui qui a de quoi vivre en ce monde, s’il voit son frère dans le besoin sans se laisser attendrir, comment l’amour de Dieu pourrait-il demeurer en lui ? » (1 Jn  3,17-18) Saint Jacques le dit encore plus concrètement : « Si l’un nos frères ou l’une  de nos sœurs n’ont pas de quoi manger tous les jours et que tu leur dis : ‘Rentrez tranquillement chez vous, mettez-vous au chaud, mangez à votre faim, sans leur donner ce que réclame leur corps, à quoi cela  sert-il ? Et tu prétends avoir la foi ? » 

On connaît le dicton : ventre affamé n’a pas d’oreilles… pour Dieu ni pour personne. Le  Mahatma Gandhi, ce grand spirituel hindou, qui jeûnait et priait bien plus que nous,  disait : « Comment puis-je parler de Dieu à ces millions d’hommes qui n’ont pas deux repas par jour ?  – Aujourd’hui on dirait un repas par jour, et encore ! –   Dieu ne peut leur apparaître que sous forme de pain et de beurre. »
Ne choisissons pas entre Dieu et l’homme. La gloire de Dieu, c’est que l’homme vive,  et pour cela qu’il puisse manger à sa faim et se tenir debout. Mais la vie de l’homme, c’est aussi de voir Dieu, d’écouter sa Parole et de s’en nourrir.

Alors oui, allons au désert, mais pour un voyage à l’intérieur de nous-mêmes. Faisons silence, faisons le jeûne de tous ces bruits et de ces images qui nous assourdissent ou nous divertissent futilement. Ces bruits qui nous empêchent  aussi de nous mettre à l’écoute des autres, de leur faim de pain, et plus encore,  de leur soif d’être reconnus et aimés. A travers eux, entendrons-nous la voix de  Celui qui nous dira un jour : « J’avais faim…J’avais soif »  Et toi, qu’est-ce que tu as fait ? Est-ce que tu  fais ton possible, ici et maintenant,  dans ton pays, pour lutter contre la pauvreté et la faim dans le monde ?
Regardons, sur la tenture du Carême, dessinée par des femmes latino-américaines en prison, ces mains qui se tendent au-dessus d’assiettes encore vides, et regardons  ces deux belles mains, blessées, sur  la table où sont déjà déposés un morceau de pain et un verre de vin.

Bientôt ce sera  le corps et le sang du Christ. Tout à l’heure, il nous dira – et il veut le dire à la multitude – : « Prenez, mangez, buvez en tous… »  tous, tous… Amen.

 

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