Messe de la Fête-Dieu

 

Abbé Philippe Baud, à l’église Saint-Jean, Echallens, VD, le 10 juin 2007
Lectures bibliques :
Genèse 14, 18-20; 1 Corinthiens 11, 23-26; Luc 9, 11-17 – Année C

 


Au premier portique de cette liturgie, à l’écoute du livre de la Genèse (14, 18-20), nous avons croisé un étrange personnage. Son nom est si curieux qu’une fois prononcé, vous ne pouvez plus l’oublier : Melkisédeq. Ce qui veut dire – à partir de l’hébreu (He 7,2) – : roi de justice.
Un nom riche de sens, tout comme la fonction de ce visiteur : prêtre du Dieu très-haut et roi de Salem.
Prêtre et roi : dans le monde oriental de ce temps-là, c’est tout un. Roi de Salem ! De shalôm, la paix. De Jérusalem, la cité de la paix !
Et qu’apporte, sous les yeux d’Abraham, ce Melkisédeq surgi de nulle part ?
Une offrande de pain et de vin. Puis il bénit le patriarche.

  Il n’en fallait pas davantage pour que la tradition juive voie en lui le Messie-prêtre attendu, et les Pères de l’Église, aux premiers siècles de notre ère, la figure du Christ célébrant l’eucharistie.
Evangéliaire créé par des jeunes de La Tour-de-Trême.

Puis Melkisédeq disparaît à jamais du récit, aussi énigmatiquement qu’il était apparu.

Ces traits nous font penser à la personne de Jésus : conçu du Saint-Esprit, prenant chair de Marie pour croiser nos routes humaines, puis disparaissant à nos yeux : ressuscité d’entre les morts !
Si bien que son absence inaugure un ordre nouveau : celui d’une présence vivante, mais qui demeure pour nous bien mystérieuse.

L’auteur de la lettre aux Hébreux (5,6), empruntant l’expression à un Psaume (110,4), dit de Jésus qu’il est «prêtre à jamais, selon l’ordre de Melkisédeq». Qu’est-ce à dire ?
N’étant pas de la tribu de Lévi, Jésus n’a jamais pu appartenir au personnel du Temple de Jérusalem. Il n’a jamais songé non plus à bâtir un sanctuaire, ou à mettre en place un nouveau clergé.
La seule offrande qu’il propose – et c’est là le cœur du message évangélique –, est celle de sa propre personne, de sa vie. Entièrement donnée : jusque dans la mort sur une croix. Se livrant à Dieu sans retour, par amour pour nous.
C’est aussi le don qu’il aimerait susciter en chacun de nous, nous appelant, par le baptême, à devenir à notre tour, comme lui, des offrants «selon l’ordre de Melkisédeq».
Voyez Jésus ! comme il se donne à tous : en particulier aux petits, aux malades, aux exclus et aux démunis, à tous ceux qui ont faim et soif de justice, à tous les altérés de vérité et d’amour.

Comme hier au milieu de la foule fatiguée, il est aujourd’hui au milieu de nous, pour nous partager le pain de sa parole et les secrets de sa vie. À vous qui avez faim et soif d’être aimés, il dit : «Prenez et mangez, gratuitement ! Dans le partage du pain et du vin, c’est ma chair que je vous donne : «pour que le monde ait la vie» (Jn 6,51).

Vous avez bien entendu : Jésus ne demande rien, ne revendique rien. Il ne songe qu’à donner. À se donner.
Et se donnant, il nous propose d’entrer dans la Vie qui vit en lui,
la Vie qu’il est,  en communion avec son Père, Dieu de la vie.
Se donnant lui-même, il donne tout.
Et dans ce pain et ce vin, qu’il multiplie en surabondance et partage en chaque eucharistie, il nous fait découvrir son invisible mais très réelle présence.
« – Mes petits enfants, c’est bien moi : n’ayez pas peur !…
Je suis le pain de la vie : qui vient à moi n’aura plus jamais faim ; qui croit en moi n’aura plus jamais soif… et je le ressusciterai au dernier jour» (Mc 6,50 ; Jn 6,34-35).

Ici, vous allez m’arrêter et me demander :
– Mais qu’est-ce donc que ce pain-là ?
Vous posez ainsi exactement la même question que les Hébreux, errant affamés avec Moïse dans le désert, quand ils découvrirent au matin une mystérieuse et providentielle nourriture éclose pendant la nuit, et qu’ils ne purent imaginer que «tombée du ciel».
Qu’est-ce que cela ? se demandèrent-ils. En hébreu, man hu. Qu’est-ce que c’est ?
En français, transcrivant sans même traduire, nous parlons de manne pour désigner cette étonnante nourriture, dont l’Écriture nous dit qu’elle était blanche, transparente et douce (cf. Sg 16,19-29). Les psaumes la surnomment «le pain des forts», «la nourriture des anges», «le froment du ciel» (Ps 28,74 ; 78, 23 ; 105, 40).
Qu’est-ce donc que cette manne, sinon le don de Dieu-avec-nous, tout simplement ?
On pouvait la recueillir au matin, mais juste la portion nécessaire pour une journée. Au peuple éprouvé, elle annonçait ainsi déjà les riches moissons de Canaan, et préfigure surtout pour nous le jour où Dieu viendra combler toutes les faims et toutes les soifs de justice, de paix et d’amour qui tenaillent notre humanité…

Au désert, Jésus poursuivra la leçon, en soulignant :
«L’homme ne vit pas seulement de pain (encore faut-il faire en sorte qu’il n’en manque pas !) mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu !» (Mt 4,1-4 et p.).

En ce dimanche, nous voilà tous assis, avec la foule qui a suivi Jésus jusque «dans un endroit désert», les uns devant leur poste de télévision, dans leur chambre ou leur maison, nous, ici, dans cette église d’Echallens. Et tous ensemble, nous formons un corps étonnant, dispersé mais uni, insaisissable et pourtant bien réel, auquel le Christ voudrait donner la seule nourriture qui puisse combler notre faim : la présence de son amour.
C’est pour cela qu’une fois encore, ce matin, il multiplie pour nous le pain de sa parole et fait passer dans nos mains – dans nos cœurs – la «coupe du salut».

À cette assemblée, qu’avons-nous apporté ? Peu de choses en vérité. Nos cinq pains et nos deux poissons,  c’est-à-dire la pauvreté de notre foi, notre espérance vacillante, nos fragiles amours, en y ajoutant nos peines et nos soucis.
Et lui, le Christ, il nous a priés de nous asseoir.
Pour nous, il accomplit à nouveau les gestes de son eucharistie : de son «action de grâce» (car tel est le sens du mot grec eucharistia).
Tenant dans ses mains nos pauvres dons, le pain et le vin tout comme Melkisédeq, il lève les yeux vers le ciel, «les bénit, …et les donne à ses disciples, pour qu’ils les distribuent à tout le monde» (Lc 9,16). Ainsi, nous allons être renvoyés tout à l’heure à la rencontre de nos familles, de nos compagnons de travaux et de loisirs, en porteurs de communion.
Il nous appartiendra de leur dire, à notre tour : Prenez et mangez cet amour que nous avons reçu et qui nous est offert à tous en surabondance !

Nous avons reçu gratuitement, donnons gratuitement ! Et non pas en comptant nos cinq mérites et de nos deux talents.

Tel est le pain qui nous rassemble !
Dieu si frêle dans l’amour infini qui s’expose : comme ces coquelicots, taches de sang, dans la dorure des moissons.

 

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