Célébration œcuménique à l’occasion de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens

Markus Kissner, assistant pastoral et Maria Schneebeli, pasteure, à l’église Saints Pierre et Paul, Winterthur, le 23 janvier 2011
Lectures bibliques : Genèse 33, 1-4 ; Matthieu 5, 21-24 – Année C

 

Markus Kissner, assistant pastoral de la paroisse catholique SS Pierre et Paul.

Chère communauté,
Peut-être avez-vous déjà entendu cette cruelle formule relative aux partages familiaux : « Est-ce que vous êtes ensemble ou est-ce que vous avez déjà fait le partage ? » Une expérience amère pour des familles en conflit à propos de l’héritage.
Dans la lecture biblique que nous venons d’entendre, il est question d’héritage. Non pas au sujet de biens importants des parents, de bijoux ou d’un grand stock d’actions, mais de la souveraineté sur tout le peuple d’Israël. Une dramatique saga nous rapporte que les frères jumeaux Jacob et Esaü, après de longues années d’éloignement, de haine et d’inimité, se réconcilient l’un et l’autre et finalement peuvent vivre en paix leur propre chemin séparé.
Dès le sein maternel, d’après ce qui est relaté, les deux jumeaux se querellaient et se faisaient concurrence. Jacob est le favori de sa mère Rebecca, Esaü le favori de son père Isaac. Aux parents, le choix de la femme d’Esaü ne plaît pas. La Bible n’est pas étrangère aux conflits et aux sentiments très humains. Querelles et contradictions, envie et jalousies font inévitablement partie de la vie. L’enjeu est celui des biens familiaux, y compris la possession de la maison familiale. Qui sera le premier, le plus capable, l’élu ?
Esaü, fils aîné, normal héritier de droit d’Isaac, par une habile rouerie de son jeune frère perd tout d’abord son droit d’aînesse. Il a fourni un travail épuisant, il est affamé, et dès lors abandonne trop facilement son précieux avantage. Son besoin immédiat de nourriture – manger un plat de lentilles – est pour lui sur le moment plus important que tout le reste au monde.

Plus tard, Jacob, obtient par ruse la bénédiction de fils aîné, si importante pour Israël, en trompant son père aveugle et en se faisant passer pour son frère Esaü. Sa mère l’aide même en cela. L’énorme scandale, l’injustice sont évidents. Mais, tandis qu’Esaü se trouve doublement trompé, Jacob reçoit par contre la bénédiction unique, irrévocable et non renouvelable. C’est finalement le cadet Jacob à qui est donnée la promesse paternelle d’une nombreuse descendance et la garantie du pouvoir et de la possession. Le prix en est élevé : Jacob doit quitter la maison de son père et partir à l’étranger. Il est désormais en fuite et il a peur de son frère qui jure de se venger, de Dieu et de lui-même. Mais tout repose dans la bénédiction de Dieu et celle-ci accompagne toujours le chemin de Jacob.
Divers sentiments montent inévitablement en nous : l’incompréhension ? le scepticisme ? peut-être même la colère ? Ce drame familial appelle bien des supputations. Selon les appréciations, on s’interroge sur les personnalités d’un Ésaü trompé et d’un Jacob trompeur. Il nous faut une certaine prudence dans le jugement. Car je crois qu’en chacun de nous, au fond de notre humanité, se cachent un petit Jacob et un petit Esaü.
L’histoire entre nous, les hommes, et Dieu, est complexe et la bénédiction de Dieu n’est finalement pas à la portée de notre compréhension et en aucun cas magique. Elle est un don de Dieu : cela s’est vérifié dans le combat de Jacob et ses rencontres avec Dieu, une fois en rêve avec l’échelle céleste ou encore au fleuve du Yabbok lorsqu’il a la hanche déboitée ; il développe sa relation avec Dieu, il l’approfondit et se réconcilie avec Esaü. Alors la bénédiction de Dieu se réalise. Alors seulement est béni l’héritage commun aux deux frères.
La situation n’est pas aussi dramatique pour nous. Certes, là aussi ne règne pas toujours un soleil radieux. Nos familles sont aussi naturellement un lieu de conflits et de désaccords. Parfois c’est seulement après une longue période et par des chemins très détournés que la réconciliation peut se produire. Dans la grande famille chrétienne interconfessionnelle – l’œcuménisme – il y a aussi des moments de lutte pour la vérité, la paix, la véritable identité, le vrai chemin. Mais il y a aussi des périodes de « diversité réunie » et d’héritage béni dans la maison de Dieu habitée ensemble.
Cet héritage chrétien commun, fondement commun de toutes les confessions, il s’agit de le conserver et de le transmettre à la génération suivante : la foi selon laquelle Dieu vient toute proche de nous en son Fils Jésus, qui devient l’un de nous par amour ; la foi dans l’accueil inconditionnel et illimité de chaque homme ; le respect de tout homme en tout cas image de Dieu : pauvre ou riche, malade ou bien portant, libre ou prisonnier ; ajoutons encore la foi dans le cadeau de la création, la foi en une vie après la mort dans la Jérusalem céleste, la foi au pardon et à la libération par la rédemption du Christ. Cet héritage chrétien, commun qui nous unit tous, qui nous entraîne et nous appelle, recevons-le dans la foi commune, dans la joie et dans la prière.

Maria Schneebeli, pasteure à Winterthur

Deux frères sont fâchés et ne peuvent absolument pas s’entendre. Ils vont chez le même rabbin et se plaignent l’un de l’autre. Le rabbin dit à l’un des frères : « Oui, tu as raison en ce que tu dis ». A l’autre frère, il dit, après ses déclarations : « Tu as raison ». Les frères apprennent l’un de l’autre que le rabbin a donné raison à chacun. Furieux, ils accourent tous deux chez le rabbin et lui disent : « Tu ne peux pas donner raison à chacune des propositions car elles se contredisent. Alors le rabbin dit : « Oui, vous avez raison ».
Une plaisanterie habile et typique du judaïsme, mais le rire vous reste dans la gorge parce qu’elle décrit avec précision la situation des peuples et des religions séparées à Jérusalem. Chaque parti veut avoir raison, mais d’un côté et de l’autre, cela est impossible, c’est tout autre chose. Cette histoire de rabbin décrit bien la situation en Palestine et en Israël, avec la ville commune de Jérusalem : avoir raison ne mène pas à la solution du conflit, mais au contraire l’attachement à ses propres droits, dussent-ils rejoindre notre profonde conviction, cela aboutit de plus en plus à l’impasse, à l’impossibilité d’où l’on ne sort plus.
Les chrétiens et chrétiennes de Jérusalem ont choisi comme textes bibliques pour la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens célébrée dans le monde entier le passage du sermon sur la montagne que vous avez entendu. Dans son discours Jésus indique que la colère et le mépris envers quelqu’un d’autre est en soi la même chose que tuer. Que ce soit une colère à chaud ou un mépris à froid, tous deux sont équivalents, ils disent quelque chose sur nous-mêmes plus que sur autrui, ils expriment notre capacité à viser la destruction d’autrui.
Y a-t-il un chemin en dehors de ce désastre ? Oui, Jésus l’indique : nous devons dire non à la colère et à la justification de soi, car elles se situent précisément entre nous et autrui, et pour le dire théologiquement, également entre nous et Dieu, que nous ne pouvons plus voir puisque nous ne voyons que nous-mêmes et notre droit. Ainsi, n’entendons-nous pas et ne voyons-nous pas quelle est la véritable offrande que nous devons apporter, et quel est le vrai culte que nous devons rendre. Te tourner vers Dieu, dit Jésus, tu ne peux le faire que si, auparavant, tu t’es réconcilié avec ton frère.
Ne dispute pas tes droits avec lui, fais la première démarche vers la paix, peu importe qui a commencé la querelle. Par « frère », on entend vraiment celui qui est notre « prochain », et comme chacun est notre prochain, il peut également être notre ennemi. Ce sont de grandes exigences que Jésus propose, elles dépassent toute mesure. Se réconcilier avec le frère, la sœur de sa propre famille peut être plus facile, car même si en famille nous parlons des langues différentes, l’Esprit de Pentecôte rend possible que nous comprenions l’autre frère chrétien.

Mais comment s’entendre avec l’ennemi, avec qui rien ne nous lie ? Rien ? De notre côté, il n’y a rien ; mais du côté de Dieu survient l’Esprit qui nous révèle sa volonté, sa justice. Et cela permet que tous les hommes soient respectés et justifiés : tous doivent l’être. Car tous il les regarde.
Ainsi l’Esprit de Dieu veut la réconciliation et la paix pour tous les hommes de bonne volonté. Le véritable sacrifice consiste en ce que nous abandonnions ce qui fait notre propre droit, afin de voir qu’il y a encore d’autres hommes et que je dois les reconnaître parce qu’ils sont fils et filles de Dieu, sœurs et frères de nous-mêmes. Cela nous relie les uns aux autres et c’est infiniment plus que ce qui nous sépare.
On pourrait dire : oui, tout cela est bien en principe, mais nous sommes, il est vrai, des humains ; en tant qu’humains nous vivons toujours dans le péché et dans l’habitude de toujours vouloir avoir raison ; et le monde est ce qu’il est et il a toujours été ainsi. Le Sermon sur la montagne est une belle utopie. Oui, c’est toujours la même chose, aujourd’hui comme autrefois.
Je pense au contraire que le Sermon sur la montagne, avec son invitation inconditionnelle à pardonner, est la seule voie à suivre pour sortir de notre chaos et trouver la paix. Il y faut du courage. Mais nous ne sommes pas seuls. Les chrétiens et chrétiennes de Jérusalem se sont unis pour suivre ensemble le chemin de la réconciliation, avant tout dogmatisme, dans l’esprit du Sermon sur la montagne. Eux n’ont pas du tout là un chemin plus facile, pas plus que nous. Et le rabbin sûrement a raison dans tous les cas.
Amen.

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