Célébration oecuménique

 


Abbé Olivier Humbert et pasteur Bernard Félix, le 20 janvier 2008, centre oecuménique de Meyrin, GE
Lectures bibliques :
Isaïe, 55, 6-9;
1 Thessaloniciens 5, 14-18;
Luc 18, 1-8 – Année A

Abbé Olivier Humbert

Chers amis, chers auditeurs,

Cette année, la semaine de prière pour l’unité des chrétiens fête ses 100 ans. C’est donc une alerte centenaire que nous célébrons aujourd’hui. Et pour cette semaine, qui a pour thème central : « Priez sans cesse », c’est cette exhortation de Jésus que j’aimerais proposer à votre méditation : « Il faut toujours prier et ne pas se décourager ».
Utile rappel sans aucun doute, en une période où dans nos Eglises, certains pourraient, concernant l’œcuménisme, avoir tendance à se fatiguer, à désespérer de l’avenir. On va même jusqu’à dire parfois, qu’on ne croit pas, ou qu’on ne croit plus à l’œcuménisme, comme si c’était matière à option, comme si ce n’était pas une ardente obligation de travailler à l’unité des chrétiens. A l’inverse, le pape actuel Benoit XVI, lors de son tout premier message officiel, prenait comme « premier engagement de travailler sans épargner ses forces à la reconstruction de l’unité pleine et visible de tous les fidèles du Christ ». Et il ajoutait : « Pour cela, les manifestations de bons sentiments ne suffisent pas. Des gestes concrets sont nécessaires, qui pénètrent les âmes et remuent les consciences, appelant chacun à cette conversion intérieure qui est le présupposé de tout progrès sur la voie de l’œcuménisme ».
Si telle est l’ambition du pape, pourquoi ne serait-elle pas aussi la nôtre, sans nous décourager,  car nous n’en avons pas le droit ?

Et pour savoir comment nous situer, ne pourrions-nous pas nous inspirer du comportement de cette petite veuve au caractère bien trempé de l’histoire entendue tout à l’heure ? Rien ne la rebute dans sa demande si insistante de justice. Pas même le caractère particulièrement capricieux et arrogant du magistrat qu’elle doit convaincre. Car ne nous y trompons pas : c’est devant un « ripou » qu’elle se trouve. Pour ceux qui ne sont pas très familiers du langage verlan, on appelle « ripou », qui est l’envers du mot « pourri », un policier ou un fonctionnaire véreux, corrompu. Or, ce juge, nous dit  l’histoire, se moque de tout et de tout le monde, ne croit ni à dieu ni à diable, et n’a évidemment aucune conscience professionnelle. Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est mal parti pour obtenir justice d’un homme comme celui-là. Et en plus, cette veuve est seule et vulnérable. Personne pour la défendre, aucun moyen humain pour se faire respecter ! Comment y croire ?

A priori, le combat semble trop inégal, et l’issue inéluctable. D’ailleurs, nous dit-on, « longtemps, le juge refuse ». Mais la femme persévère sans broncher dans son attitude inébranlable : « Rends-moi justice contre mon adversaire » dit-elle au juge. Pour elle, la justice, c’est la justice, et elle doit être rendue par celui dont c’est le métier, même si çà doit prendre du temps. Et ô surprise, alors qu’elle aurait eu bien des  raisons de laisser tomber, c’est le juge qui finit par céder à ses instances. Se serait-il converti ? A première vue, il ne semble pas. « C’est juste, dit-il en substance, pour qu’elle arrête de me harceler ». Mais pourquoi accepte-t-il ses visites à répétition ? N’aurait-elle pas réussi, cette veuve, à remuer enfin sa conscience ? Toujours est-il qu’elle va obtenir gain de cause. Pourquoi ? Parce qu’elle a cru, en dépit de tout, à la justesse de sa cause !

 Et nous, aujourd’hui, où en sommes-nous ? Dans notre monde aussi, il y a des « ripoux », des indifférents. Et comme nous sommes loin d’être parfaits, nous aurions nous aussi, comme cette veuve, bien des motifs de baisser les bras. Et en matière d’œcuménisme ? « C’est plus le moment ! » disent les esprits forts ! Comme si c’était une affaire de mode ! Au lieu de toujours insister sur ce qui n’est pas encore possible, pourquoi ne pas souligner ce qui est déjà possible ? Comme l’a très bien dit l’évêque-auxiliaire de Genève, il y a « un œcuménisme qui ne fait pas beaucoup de bruit, celui du quotidien, de la rencontre des personnes, dans les quartiers, dans les villes, dans les lieux de travail, dans la famille, dans les paroisses ». Qu’est-ce qui nous empêche de croire à cet œcuménisme-là ? Nous venons de vivre à Genève, il y a seulement trois semaines, un extraordinaire rassemblement œcuménique avec près de 40000 jeunes venus prier ensemble dans la confiance  et pour la paix. Beaucoup de gens ont été bouleversés, encouragés par ce témoignage, et c’est tant mieux.
Mais qui prendra le relais aujourd’hui, demain, pour construire humblement, jour après jour, l’unité et la paix autour de nous ? Jésus nous invite à y croire, encore et toujours, avec la même ténacité inflexible que celle dont  la veuve a fait preuve. « Comment Dieu ne rendrait-il pas justice à ses élus qui l’appellent jour et nuit ? » remarque Jésus. Croyons-nous à la force subversive de la prière ? Pas la prière répétitive et bornée de ceux qui rabâchent ! Mais la vraie prière, humble, confiante, persévérante, des pauvres qui savent bien à quel Dieu ils s’adressent. Un Dieu qui se hâtera, dit Jésus, de leur rendre justice ! Toujours prier, toujours prier parce que c’est le chemin du bonheur et de la vie ! Et Jésus termine par une question grave, décisive : « Le Fils de l’homme, lorsqu’il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? ».

Oui, chers amis, chers auditeurs, c’est la question fondamentale. Avons-nous confiance en ce Dieu qui veut l’unité de ses enfants ? Sommes-nous prêts à renoncer à notre suffisance, à notre bonne conscience certaine d’avoir raison, pour nous approcher de l’autre différent, mais pourtant frère ?  Sommes-nous prêts à courir le risque, car c’en est un, de l’œcuménisme, quand la route devient peut-être plus raide, moins facile à arpenter à l’approche du sommet ? A nous, dans le fond de notre cœur, de répondre à cette question. Amen.

Mais demandons maintenant au pasteur Bernard Felix de nous parler de cette invitation de l’apôtre Paul à prier sans cesse. Bernard, cette invitation a-t-elle le même sens que celle de Jésus ? Comment est-il possible de toujours se réjouir et de prier sans cesse ? Pourrais-tu nous éclairer ?

Pasteur Bernard Felix

Voici, Olivier, comment je vais tenter de répondre à ta question.

Ma première remarque pour dire que la parabole de la veuve qui insiste devant le juge peut être comprise comme une approche individuelle, une approche que chaque personne peut vivre dans ses relations avec un autre ou avec Dieu. Alors que la lettre de Paul est adressée à une communauté et non à une personne. La question n’est ici plus celle d’une femme qui demande justice mais la question est celle d’une communauté confrontée à son quotidien et à ses objectifs.

Ma seconde remarque pour dire que les paroles de Paul « soyez toujours joyeux «  et « priez sans cesse » ne sont pas à entendre comme des commandements ni des ordres, mais comme des encouragements, presque une forme de bénédiction !
En effet, la tonalité du discours de Paul exprime quelque chose de particulier, qu’il parle d’une joie particulière, la joie d’être rassemblés par la Parole de Dieu.
Paul situe son exhortation à prier sans cesse et à être toujours joyeux
dans le temps du rassemblement communautaire devant Dieu !

Dans ce contexte, il entraîne les membres de cette communauté à trouver la joie de persévérer dans l’espérance, la joie d’expérimenter l’action de l’Esprit-Saint. Dans sa lettre, Paul exprime que même dans des temps difficiles, comme des épreuves ou des tensions fortes,
cette joie mérite d’être rappelée ! Ainsi, pour Paul, il y a un lieu
où la joie et la prière prennent une place unique : la célébration.
D’ailleurs, il s’appuie sur le message de Jésus; on en a une trace dans l’évangile de Marc « soyez en paix les uns avec les autres «  (Mc 9, 50).
Ce message de Jésus Paul le reprend et le développe comme une valeur communautaire essentielle.

Cette valeur ne veut pas dire qu’il faut nier les problèmes ou les tensions mais qu’il y a un lieu communautaire pour exprimer, sous forme de prière, la joie comme une action de grâce, comme une reconnaissance à Dieu. Cette valeur communautaire ne signifie pas qu’il faille faire semblant de s’aimer mais qu’il y a une attitude fondamentale qui permet de dépasser les tensions c’est se placer ensemble devant Dieu et le laisser agir dans le coeur de chaque personne.

Paul a été très attentif à la vie communautaire avec ses aléas, ses forces et ses ambiguïtés. Il sait que le premier témoignage adressé à la société c’est ce que montre la vie communautaire !
Plus largement, Paul a considéré que la communauté n’était pas locale seulement, il a aussi beaucoup encouragé à tisser des liens entre les communautés différentes
. Par exemple lorsqu’il a demandé aux églises du nord de la Grèce de soutenir – même financièrement – les communautés de Palestine et de Jérusalem qui étaient malmenées par les tensions politiques et économiques.

Paul n’a pas cherché à rendre chaque communauté uniforme : même liturgie, même prédication, même témoignage … NON. Il a encouragé Thessalonique à ne pas ressembler à Ephèse, ni Corinthe à Rome ou encore Jérusalem à Alexandrie !
Paul a milité pour l’unité dans la diversité prenant l’image du corps où des membres différents ont tous leur place et leur rôle tout en donnant des stimulations théologiques pour y arriver dont les paroles  d’aujourd’hui, que je vous invite à situer dans un cadre de célébration :
« soyez toujours joyeux et priez sans cesse » ces phrases ont été choisies pour nous aider à célébrer ensemble – catholiques, protestants, évangéliques de Suisse ! et cela m’amène à partager avec vous, pour terminer ce petit message, une phrase choc entendue lors d’un débat rassemblant à Genève il y a 8 mois des représentants protestants et catholiques autour de la question « l’oecuménisme est-il en train de se refroidir ? »

Deux orateurs, membres du groupe des Dombes, ont stimulé la réflexion des personnes présentes, ils ont posé la question de la désobéissance aux habitudes des églises lorsque des identités religieuses ne laissent pas de place à la diversité !
Ils disaient : mettez votre identité dans le fait d’être chrétien et non dans
le fait d’être catholique ou protestant !

Votre identité première est chrétienne
Ils disaient :

les guerres de religion ont été faites avec des luttes confessionnelles. Les gens avaient oublié qu’ils étaient chrétiens. C’est grave !

Parler d’oecuménisme aujourd’hui est moins porteur qu’il y a 30 ans.
Un courant de pensée tente de faire croire que l’oecuménisme est dépassé et qu’il faut revenir à des identités confessionnelles fortes !

Aujourd’hui, je vous encourage à parler moins de nos identités confessionnelles et plus de notre identité chrétienne.
En fait cela signifie regarder d’abord ce qui nous rassemble
et ensuite ce qui nous distingue.
C’est le chemin que plusieurs ont pris ici à Meyrin il y a 35 ans.
Ils ont osé construire un même bâtiment avec 2 églises à l’intérieur
et ils ont pris le temps de faire connaissance et de s’apprivoiser,
puis de découvrir les richesses réciproques et ils ont ouvert un chemin qui permet aujourd’hui d’être ensemble.

Cela ne veut pas dire qu’il y a mélange indistinct.
Il y a grâce à Dieu qui permet des célébrations régulières ensemble,
l’espérance de vivre les paroles de Paul « priez sans cesse » car ces prières sont vécues devant Dieu et ensemble
. Ce témoignage d’une unité – en marche ! – dans la diversité de nos traditions est, je le crois, un témoignage de reconnaissance.
Que Dieu nous aide à continuer à le vivre et le partager.
AMEN

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