Messe du 7e dimanche ordinaire

 

Abbé Peter Camenzind, à l’église catholique de Wädenswil (ZH)
Lectures bibliques :
1 Samuel 26, 2-23 ; 1 Co 15, 45-49 ; Luc 6, 27-38 – Année C

Lorsque j’avais environ 16 ans, j’ai vu un film qui m’a laissé un souvenir inoubliable. J’étais en visite chez un copain de gymnase. Et ce soir-là passait à la télé un film au titre assez curieux : „Celui qui dérange le rossignol“. Ce film est resté un souvenir très fort et il y a peu j’ai eu l’occasion de le revoir. Le personnage principal s’appelle Atticus Finch, un avocat blanc de l’Alabama dans les années 20. Il prend la défense d’un noir accusé à tort. Du coup, il se fait des ennemis, car beaucoup ne veulent rien changer au statut des noirs qui n’ont pas de droit. Dans une scène impressionnante, le fils d’Atticus, Jem, voit comment son père est humilié par le plaignant qui lui crache dessus. Atticus avait interdit à son fils de répondre aux provocations de ses camarades d’école par des coups, et Jem voit maintenant son père dans une situation semblable. Atticus doit lutter violemment contre lui-même, jusqu’à ce que finalement il se contente d’essuyer le crachat de son visage avant de s’en aller sans dire un mot.

Instinctivement, on se sent impliqué par cette scène et on se pose des questions : „Moi, comment aurais-je réagi dans une telle situation ? N’est-ce pas manquer de courage en agissant de la sorte ? Ne suis-je pas en train d’encourager encore plus mon ennemi à s’en prendre à moi ? ou moi-même, si je voulais réagir d’une manière aussi souveraine, est-ce que j’aurais les moyens de le faire? C’est justement quand je suis atteint dans mon honneur qu’il m’est difficile de garder la maîtrise de moi-même.
C’est le même genre de pensées qui m’animent quand j’entends le sermon sur la montage de Jésus de Nazareth : „A celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre“ „Ne réclame pas à celui qui te vole“.
Où Jésus veut-il en venir, lorsqu’il exige cela de nous ? Peut-on vivre selon ces principes-là ? Est- ce bien sensé après tout?

Peut-être que l’image suivante peut nous aider : Ce serait d’envisager Jésus- pourquoi pas-comme un coach, un entraîneur. Comme un entraîneur de foot par exemple, qui fixe à son équipe un objectif élevé, mais pas inatteignable. Il indique les moyens qui permettent d’atteindre le but; il avertit des difficultés sur lesquelles on doit compter; il entreprend tout ce qu’il faut pour susciter chez les joueurs la volonté d’atteindre ce but et il renforce leur conviction qu’ils peuvent y arriver.

La façon avec laquelle Jésus s’y prend avec ses disciples, me fait effectivement un peu penser à un entraîneur avec son équipe. Jésus stimule, encourage et met en garde, il remonte le moral quand un abandonne. Il cherche à développer un esprit d’équipe, et il leur fait voir le but par des images sans cesse renouvelées : la vie dans le ciel, le royaume de Dieu, un monde d’amour et de paix où l’injustice, la violence et la mort sont dépassées.

Pour atteindre ce grand objectif, le sermon sur la montagne propose en quelque sorte des exercices d’entraînement : « Aimez vos ennemis, faites le bien à ceux qui vous haïssent. Bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent ». Jésus est un coach, un entraîneur, qui place en nous une grande confiance; il nous croit capable d’atteindre ce but malgré nos faiblesses et notre désobéissance. Avec sa première équipe- si je peux ainsi parler des disciples – il a visiblement atteint le but, quand bien même, ce n’étaient pas des héros et qu’ils retombaient toujours dans leurs travers.
Leur exemple- mais aussi un exemple comme celui d’Atticus Finch dans le film – me stimule à garder en vue l’objectif élevé que nous donne Jésus, et à reprendre sans cesse cet entraînement pénible.

„Aimez vos ennemis“- ça parle visiblement d’amour. Effectivement à ces lignes de conduite à propos de l’amour pour l’ennemi succède une formule brève et célèbre sur l’amour, celle que l’on appelle la règle d’or : “ Fais aux autres ce qu tu aimerais qu’ils te fassent“. Cette règle d’or constitue en quelque sorte une loi universelle pour la vie en commun. Elle apparaît sous une forme semblable dans presque toutes les religions et les philosophies, et quiconque peut y adhérer à moins qu’il ne croie qu’au libre arbitre total ou à l’anarchie. „Fais aux autres ce tu aimerais que l’on te fasse“.

Bien sûr, tout en chacun attend ou espère, qu’on l’aime malgré ses côtés peu aimables ou au moins qu’on le respecte. Nous avons tous des aspects peu aimables, qui font de nous un ennemi pour les autres. Il faut se souvenir que le mot ennemi vient du latin INIMICUS…et qui est la négation littérale du mot AMI. Si une personne se comporte envers nous de manière peu aimable ou inamicale, alors nous devons développer la même patience que celle que nous attendons à notre égard…souvent sans le dire ! Supporter des attitudes peu aimables, supporter des attaques, renoncer à la vengeance, rendre le mal par le bien. Là où on l’on trouve de telles attitudes, on trouve l’amour.

Pour que l’amour puisse devenir si concret, il faut un nouvel état d’esprit et d’autres convictions. Il est nécessaire de procéder à un examen de conscience. Nous avons dans notre cœur ( et pour Jésus le cœur, c’est le lieu de la pensée) des pensées qui sont de véritables tyrans, qui nous emprisonnent et que souvent on ne veut pas voir. Ce n’est que récemment que je me suis rendu compte que chaque fois que je voulais parler d’amour dans un sermon, me venait à l’esprit cette interrogation : comment toi, justement, peux-tu parler d’amour ?!

Chacun de nous a vraisemblablement ce genre de pensée sans issue, dont on ne peut se défaire, que si on les reconnaît et que l’on s’en détourne. Le pire c’est bien quand une personne devient son propre ennemi, quand elle ne voit plus que ses erreurs et qu’elle se méprise à tel point qu’elle n’attend plus d’amour des autres. Le premier ennemi, à qui je puisse appliquer la leçon du sermon sur la montagne, c’est bien d’abord moi-même. M’accepter, croire que je suis digne d’aimer.
C’est comme ça que peut commencer ma nouvelle façon de penser, c’est comme ça aussi que l’amour, y compris l’amour pour l’ennemi, est rendu possible.

Les paroles de Jésus sur l’amour pour l’ennemi, il les a vécues de manière tout à fait impressionnante et leurs effets s’en ressentent aujourd’hui encore. Avec le sermon sur la montagne, Jésus nous pousse à faire le bien à celles et ceux qui nous sont hostiles, à les bénir et à prier pour eux. La force qu’il faut pour se faire, Jésus peut nous la donner. Demandons-lui que l’amour puisse autant en moi que chez les autres vaincre le mal.

 

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