Messe du 4ème dimanche du temps ordinaire, Journée de l’Apostolat des Laïcs

 

Brigitte Gobbé, co-présidente de la Communauté Romande de l’Apostolat des Laïcs, le 3 février 2008, à l’église de Choëx, VS
Lectures bibliques :
Sophonie 2,3.3,12-13; 1 Corinthiens 1,26-31; Matthieu 5,1-12 – Année A

Les paroles que l’apôtre Paul adresse à la communauté de Corinthe nous sont destinées aujourd’hui, chers paroissiens de l’église de Choëx, et à vous aussi chers auditeurs.

« Vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : Parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants… Ce qu’il y a de fou dans le monde… ce qu’il y a de faible, voilà ce que Dieu a choisi ». Vous reconnaissez-vous, chers amis, dans cette définition de la communauté chrétienne ? Comment accueillons-nous ces paroles, comment acceptons-nous de devenir un peu plus fous, faibles, rien aux yeux des hommes, non par masochisme, ni par triomphalisme, ni par orgueil d’être un initié ou tout simplement par le besoin de se faire remarquer ?  Mais tout au contraire pour rejoindre au cœur de leur faim, de leur soif nos contemporains, et témoigner de la force de libération qui émane de l’Evangile. Si nous voulons dialoguer avec nos contemporains, il n’est pas possible d’aborder ces béatitudes sans avoir à l’esprit les propos de Nietzsche qui définit la morale du christianisme comme le crime capital contre la vie. « Nous ne voulons nullement entrer dans le royaume des cieux, nous sommes devenus des hommes et c’est pourquoi ce que nous voulons, c’est le royaume de la terre. Pourquoi arriverait-il malheur à ceux qui rient ? ».

Les béatitudes constituent le cœur même de la pratique évangélique. Chez Matthieu, elles viennent au début de l’enseignement de Jésus après les tentations. Elles mettent en lumière ses attitudes, ses gestes, ses paroles. Nous sommes invités à vivre comme lui. Notre baptême nous plonge dans cette réalité de fils et filles bien-aimés participant pleinement au chemin pascal unissant deux dimensions indissociables : passion – résurrection. C’est au moment où le Fils remet l’Esprit, qu’il est rendu à la Vie, par la puissance de son Père. Les termes « heureux » « ou en marche », selon André Chouraqui, traduisent ce mouvement résurrectionnel. La vraie joie, la vraie vie, le vrai repos ne peuvent se goûter que dans l’accomplissement des béatitudes. Celles-ci déclinent les dispositions du cœur auxquelles chaque croyant est invité à faire sienne dans un chemin de maturation.

Première disposition. « Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux ». Maurice Zundel disait que l’apport de François d’Assise à l’Eglise, consistait à avoir découvert, à travers le mystère trinitaire, la pauvreté de Dieu. Dieu n’est que Don, relation. Chaque personne, le Père, le Fils, l’Esprit se reçoivent et se donnent totalement. Elles ne gardent rien pour elles-mêmes. Dans cette perspective, la personne humaine se laisse définir comme étant capable de recevoir le don de se donner. Nous ne sommes pas à l’origine de notre propre existence. Consentir à cet état de dépendance me fait naître au Royaume. La pauvreté du cœur consiste à ouvrir son moi le plus intime au Christ… Ce que saint François effectue symboliquement en se dépouillant de ses vêtements avant d’en recevoir d’autres de la main de l’évêque. Sa vie s’ancre alors dans la paternité divine.

 

Deuxième disposition. « Heureux les doux, ils obtiendront la terre promise ». Cette disposition découle de la première. La terre appartient aux doux, aux hommes simples qui n’ont aucune prétention à dominer, à convoiter, qui n’entrent pas dans les méandres de la comparaison. En effet, la pauvreté de cœur, le dépouillement facilitent la douceur, l’accueil de l’autre. Zacharie affirme que la terre n’est pas un état national, mais s’étend d’une mer à l’autre. La terre appartient aux doux, à ceux qui font tomber les frontières. Comment oeuvrons-nous pour accueillir l’autre dans son histoire sacrée, ne pas mettre la main dessus, le mettre à nu ? Comment vais-je abattre les murs de mon appartement, de mon village, de mon pays, pour me faire proche de ceux qui n’ont pas de lieu où poser leur tête ? La douceur évangélique m’empêche d’imposer ma vérité, n’enferme pas celle-ci dans une définition réductrice. Ainsi les doux peuvent en Eglise contribuer au rassemblement des chrétiens à œuvrer dans le dialogue interreligieux.

Troisième disposition. « Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés ». Comment faire de la tristesse, une béatitude ? Il existe deux types de tristesse. Une tristesse qui a perdu l’espérance, la confiance dans l’amour comme dans la vérité, mais aussi de la tristesse qui procède du bouleversement provoqué par la vérité et qui amène l’homme à la conversion, à la résistance au mal. Ceux qui pleurent, pleurent parce qu’ils compatissent, partagent la souffrance de celui qui souffre, vivent à ses côtés. Nous pleurons lorsque nous n’endurcissons pas notre cœur devant la souffrance, lorsqu’au lieu d’ouvrir notre âme au mal, nous souffrons de son pouvoir. Nous pleurons lorsque nous refusons de nous conformer au mal, aux modes, à la résignation ambiante. Il est essentiel de ne pas engourdir nos consciences. Pleurer ne signifie pas être anéanti. Ainsi nous sommes consolés en étant dans la sécurité de l’amour de Dieu. C’est cela la vraie consolation.

Quatrième disposition. « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, ils seront rassasiés ». Qui sont-ils ? Ceux qui n’acceptent pas le mal, qui ne se résignent pas, qui combattent pour ce qui est grand, la vraie justice, le bien véritable. Ceux qui n’étouffent pas l’inquiétude du cœur les incitant à se dépasser. Edith Stein disait : « Quiconque recherche la vérité avec sincérité et passion est en route vers le Christ ».

Cinquième disposition. « Heureux les miséricordieux, ils obtiendront miséricorde ». Pour illustrer cette béatitude je reprendrai les paroles de François qu’il adresse à un gardien d’une fraternité. « Tu dois vouloir ta situation telle qu’elle est. Aime ceux qui te causent des ennuis. N’exige pas d’eux un changement d’attitude à ton égard. Voici à quoi je reconnaîtrais que tu aimes le Seigneur. Si n’importe quel frère au monde, après avoir pêché, autant qu’il est possible de pêcher, peut rencontrer ton regard, demander ton pardon, et te quitter pardonné. S’il ne demande pas pardon, demande-lui toi s’il veut être pardonné ? Et même si après cela il péchait  encore mille fois contre toi, aime-le plus encore que tu m’aimes, et cela pour l’amener au Seigneur ».

Sixième disposition. « Heureux les cœurs purs ils verront Dieu ». Le cœur pur est le coeur aimant qui entre en communion avec l’Amour Feu qui brûle en nous tout ce qui contrarie cette inclinaison. L’homme devient ainsi serviteur pour unir tous ceux qui sont dans la désunion. Ainsi l’homme entre dans le sanctuaire de Dieu et peut le voir.

Septième disposition. « Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu ». Cette béatitude découle de toutes les autres. Paix et béatitude sont synonymes. François disait « Paix et bien » en entrant dans chaque maison.

Septième et huitième dispositions. « Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux ! Heureux serez-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute, et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi ». Nous sommes invités à découvrir la clef de lecture de notre existence, de notre identité, de notre vie dans le mystère même de la mort et de la résurrection du Christ, Fils de Dieu. « Prendre parti » pour Jésus le Christ c’est vouloir modeler notre vie sur celle du Fils. Lorsque notre chemin familial, notre vie professionnelle, nos engagements sociaux, politiques, religieux ne sont pas compris, faisons nôtres les insultes qu’a subi le Christ, ajustons-nous à lui. À chaque fois, que nous essayons dans notre fragilité de participer à la divinité du Christ, à sa capacité à vivre le dépouillement, jusqu’à donner sa Vie sans perdre une once de sa grandeur d’homme, de sa Bonté nous témoignons de cette béatitude. Lorsque notre vie humaine questionne la logique du monde, nous sommes forcément tiraillés, écartelés, mis en croix. Mais nous devenons un peu plus libres de nous-mêmes.

Et voilà ! Vous allez me dire, c’est presque impossible à vivre. C’est tous ensemble que nous pouvons nous porter, nous relever, grandir ensemble dans cette voie. Les mouvements d’apostolat des laïcs constituent des lieux de fraternité, de parole, de réflexion, de réconciliation, de pardon et de fête pour nous soutenir dans cet éveil, cette vigilance évangélique. Chaque mouvement apporte son coloris, son regard sur les béatitudes. C’est ce qui fait la richesse de la Communauté Romande de l’Apostolat des Laïcs (CRAL), qui se veut au service de la croissance spirituelle des croyants, de l’Église communion. En tant que franciscaine, la rencontre de François avec le lépreux me fait pénétrer dans le cœur des béatitudes. Dans son testament, François d’Assise nous livre ce qui constitue le cœur de sa conversion. Il dit : « Au temps où j’étais encore dans les péchés, la vue des lépreux m’était insupportable. Mais le Seigneur lui-même me conduisit parmi eux : je les soignai de tout mon cœur et au retour, ce qui m’avait semblé si amer s’était changé pour moi en douceur pour l’esprit et pour le corps ».

Alors mes amis réjouissons-nous et comme le proclame sainte Claire d’Assise à Agnès de Prague : « Ce que nous faisons, faisons le bien ; ne reculons jamais ; hâtons-nous au contraire et courrons d’un pas léger… Allons confiants allègres et joyeux. »

 

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