Messe du 33ème dimanche ordinaire

 

Père Jean-René Fracheboud, le 16 novembre 2008, au Foyer des Dents du Midi, Bex
Lectures bibliques :
Proverbes 31, 10-13.19-20.30-31; 1 Thessaloniciens 5, 1-6; Matthieu 25, 14-30 – Année A

Les gens qui pénètrent dans notre chapelle sont souvent étonnés, surpris et émerveillés par la grande baie vitrée derrière l’autel qui ouvre sur la nature, le parc, les fleurs, les arbres, la forêt.
C’est tellement vrai que la prière nous donne du large, qu’elle nous ouvre à la lumière, qu’elle nous dilate le cœur, …infiniment.
Aujourd’hui, ce que nous voyons depuis notre chapelle, c’est une nature dépouillée, les feuilles tombent, les arbres se dressent dans leur dénuement.
Hier, c’était l’heure de l’éclat de la vie, printemps, été.
Aujourd’hui, c’est le dépouillement ; demain ce sera le long silence de l’hiver.
Prier, se recueillir dans le Seigneur nous met en relation avec l’espace et le temps.
La liturgie prend merveilleusement en compte cette loi de l’incarnation.
Elle la fait chanter.

En cette période de fin d’année liturgique, les textes bibliques nous invitent à réfléchir sur notre propre rapport au temps.
Un homme, un maître, Jésus nous confie une mission, il s’en va, il reviendra, mais on ne sait pas quand, ni comment.
D’où le grand appel à  VEILLER, à mobiliser nos forces d’attention pour être prêts quand le maître reviendra. Dans cette perspective, le temps n’est pas seulement ce qui nous accable, ce qui nous fatigue, ce qui nous use et nous vieillit, mais il peut devenir l’espace de notre création, de notre « devenir de lumière », de notre accomplissement dans l’amour.

Saint Paul s’adresse aux chrétiens de Thessalonique, jeune communauté naissante pour leur dire : « Il n’est pas nécessaire qu’on vous parle de délais ou de dates ; vous savez très bien que le jour du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit. »

Au début de l’Eglise, on pensait que le Christ ressuscité allait revenir très rapidement, d’où le désengagement de certains face aux responsabilités quotidiennes. On attendait l’éternité comme sur une chaise longue.
Devant l’imprévisibilité du retour du Seigneur, Saint Paul invite la communauté au sérieux de l’engagement et à une forme d’assurance et de paix intérieure. Ils ne seront pas surpris négativement comme par un voleur puisqu’ils sont fils de lumière.
Se préparer dans la lumière à accueillir celui qui est Seigneur de lumière n’a rien de tragique ni d’effrayant.

Ça ne devrait pas générer de la peur, mais au contraire, une immense confiance et même une profonde sérénité.
La manière de vivre « mon aujourd’hui » – dans l’absence apparente de Dieu mais dans la foi en son action rayonnante – m’amène à désirer son retour, à m’en réjouir puisqu’il sera consécration de tout mon parcours et de mon histoire !

« Alors, ne restons pas endormis comme les autres, mais soyons vigilants et restons sobres. »

Avec saint Matthieu, dans l’Evangile, on reste dans la même tonalité. La parabole des talents appartient au dernier grand discours de Jésus – le discours eschatologique – où l’évangéliste fait œuvre originale en groupant 3 paraboles, celle du majordome, celle des 10 jeunes filles et celle des talents. Il nous donne comme 3 couleurs de la vie chrétienne, 3 accentuations, 3 urgences prophétiques :

  1. La première parabole, celle du majordome, nous dit que VEILLER,
    c’est un agir concret, un engagement de tous les jours. C’est tout le contraire d’un rêve.
    VEILLER, c’est consentir à la réalité, si dure soit-elle parfois. Le Seigneur nous donne rendez-vous avec le réalisme de la vie, des personnes, des situations, des événements. C’est là et nulle part ailleurs qu’il s’agit de vivre, dans la fidélité au Seigneur.
    « Heureux le serviteur que son maître en arrivant
     trouvera en train de faire son travail.
    Il l’établira sur tous ses biens. »
  1. La 2ème couleur, nous la trouvons dans la parabole des 10 jeunes filles.
    Cinq sont dites « sensées », « sages », « avisées ». Elles ont préparé la réserve d’huile.
    Cinq sont dites « folles », « insensées ». Elles ne se sont préoccupées de rien,
    elles ne se sont pas donné les moyens de durer dans l’attente, d’aller jusqu’au bout.
    Cette parabole confère à la vigilance la couleur nuptiale. Il n’y a pas que la besogne,
    le travail exigeant, parfois décourageant.
    Il y a à envisager la vie comme  une préparation de noces à venir.
    C’est l’amour qui transfigure le temps en désir de rencontrer l’Epoux.
    L’huile de coude ne suffit pas !
    Il faut l’huile parfumée, celle de la fête, de la gratuité, de la joie.
  1. La 3ème couleur de ce « VEILLER » biblique,

c’est notre parabole d’aujourd’hui : les talents. C’est l’invitation dans cette attente du Seigneur à l’audace et à la créativité.
Dieu nous veut créateurs, inventifs, ingénieux, osant risquer la vie dans le sens de l’amour et du don. Il ne s’agit pas d’une équation donnant-donnant, d’un échange commercial : Tu m’as donné 5 ou 3 ou 1 talent et je t’en redonne 5, 3 ou 1. Il s’agit d’entrer dans une dynamique créatrice, dans une fécondité réelle.

Le Seigneur nous confie des semences, des graines, et il en attend des épis, une belle et abondante moisson. Il nous invite à faire preuve d’imagination pour transformer ce monde en une terre promise où tout l’homme sera reconnu dans sa dignité et aura de quoi vivre décemment.
Le monde créé par Dieu est en genèse, en enfantement et il attend nos mains, nos intelligences, nos forces, nos initiatives pour prendre corps aujourd’hui. Le 3ème serviteur n’a rien osé, il n’a rien risqué, il a été enterré son talent par peur… Il a fait un travail de fossoyeur, de cimetière, de mort. Tout l’Evangile met en garde contre la paralysie de la peur et ouvre le dynamisme de la confiance. « N’ayez pas peur !… »

A l’heure de la crise financière et des « crashs » boursiers, on a été sensibilisé à la démesure des risques pris dans la logique des « toujours plus d’argent, de bénéfices »… Ça fait réfléchir et ça rend frileux… ! Il ne faudrait pas que cette frilosité gagne d’autres terrains…
Dans le domaine des relations, de l’humain profond, de la justice, de la paix et de la foi, on n’ira jamais trop loin dans les risques, l’imagination et les investissements. On n’ira jamais plus loin que le Christ qui a tout investi pour l’homme, sa vie et sa mort, sa passion d’amour et sa passion sur la croix. Il a pris tous les risques… Ce qui a payé. Le Père l’a ressuscité, il est vivant, il est ressuscité, il reviendra, il vient.

Heureux les veilleurs, les guetteurs de l’aube, les investisseurs de l’amour, les créatifs, les audacieux, les confiants, les désirants !

Entre la tyrannie du seul moment présent et les esclavages de la peur, il y a place pour une vie debout dans « la dynamique du provisoire » où se conjuguent le « déjà là » et le « pas encore » du Royaume.
Je termine par ces mots du grand Teilhard de Chardin :

« L’attente, l’attente anxieuse,  collective et opérante d’une Fin du Monde,
 c’est-à-dire d’une Issue pour le Monde, est la fonction chrétienne par excellence,
et le trait le plus distinctif peut-être de notre religion…
Mais, Chrétiens, chargés par Israël de garder toujours vivante sur terre la flamme du Désir,
vingt siècles seulement après l’Ascension, qu’avons-nous fait de l’Attente ?
Sans doute, nous  prions et agissons consciencieusement pour que le Règne de Dieu arrive. Mais, en vérité, combien en est-il parmi nous qui tressaillent réellement,
au fond de leur coeur, à l’espoir fou d’une refonte de notre Terre.
 Nous continuons de dire que nous veillons dans l’expectative du Maître.
 Mais, en réalité, si nous voulons être sincères,
 nous serons forcés d’avouer que nous n’attendons plus rien…
Or, le Seigneur Jésus ne viendra vite que si nous l’attendons beaucoup.
C’est une accumulation de désirs qui doit faire éclater la Parousie… »              

(Milieu divin p. 196-197)

J’en suis convaincu :
Nous sommes plus vivants dans l’attente, le désir que dans la possession !

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