Messe du 2e dimanche du Carême

 

Abbé Jean-René Fracheboud, foyer « Dents-du-Midi », Bex, le 4 mars 2012
Lectures bibliques : Genèse 22, 1-18; Romains 8, 31-34; Marc 9, 2-10 – Année B

J’ai faim de vos visages.
J’ai soif de vos regards.
Je m’émeus de vos visages, divers, colorés, recueillis,
de vous tous qui êtes rassemblés devant moi, ici, dans notre chapelle,
et je devine les vôtres, qui se dessinent au loin,
à travers les ondes de la radio.

Que c’est beau un VISAGE d’homme, de femme, d’enfant, de vieillard !

Des visages surgissent sur nos routes, dans nos activités, à longueur de journées. Ils nous surprennent, ils nous réjouissent, ils nous font peur, ils nous interpellent, ils nous laissent parfois indifférents, Mais ils ne sont jamais banals. Ils sont la fine fleur de l’être de chacun, chacune. Ils sont la saveur de nos rencontres. Le théologien orthodoxe, Olivier Clément, avait sûrement raison de parler de la religion chrétienne comme de la religion des VISAGES. L’Évangile est rempli de visages et de rencontres. De son côté, Emmanuel Lévinas disait volontiers que le divin s’ouvre à partir du visage humain.

Oui, pour nous chrétiens, Dieu a pris Visage d’homme dans la personne de Jésus son Fils bien-aimé. Il nous faut devenir les scrutateurs passionnés de ce Visage de Jésus, il nous ouvre l’espace de Dieu.

L’Évangile de ce jour – la Transfiguration – nous offre un moment particulièrement somptueux de la révélation de ce VISAGE. Jésus venait d’annoncer à ses disciples que son chemin allait le conduire à la croix, à la défiguration de la souffrance et de la mort. On imagine le séisme qu’une telle déclaration provoque dans la tête et le cœur de ses disciples. C’est impossible pour eux d’imaginer, d’entrevoir une telle issue. C’est tellement aux antipodes de ce qu’ils attendent de Dieu.

« Jésus prend avec lui  Pierre, Jacques et Jean,
et les emmène, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. »
Ce sont les 3 mêmes apôtres qui se retrouveront aux premières loges lors de la défiguration de Gethsémani.  Jésus fut transfiguré devant eux. »
Tout devient resplendissement de lumière, de blancheur, de beauté, le VISAGE de JÉSUS et ses vêtements… L’apparition d’Élie et de Moïse, les grands visionnaires de l’Ancien Testament, disent bien que les 3 disciples sont comme arrachés au temps et à l’histoire. Ils vivent un début de ciel,  une expérience qui ravit et qui comble au-delà de toutes les attentes.

Et Pierre, qui réagit toujours au quart de tour, veut éterniser ce moment :
« Dressons donc trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie »  De fait, il ne savait que dire tant était grande leur frayeur…
Ce moment de transfiguration que Jésus donne de vivre à ces 3 disciples est comme une délicatesse de son amour,  il mesure bien le désarroi de leurs cœurs à la pensée de la mort violente,  il leur offre comme une forme de lucarne de lumière, d’anticipation de la Résurrection. Si le Christ monte à Jérusalem, s’il va affronter tous les rejets,  les forces de haine et de mort, s’il sera défiguré,  c’est pour ouvrir une brèche de vie et d’amour  à travers toutes les fatalités et les enfermements. En toute liberté intérieure, il pliera la mort à dire encore l’AMOUR inconditionnel du Père et la Résurrection sera la mise en lumière de l’engagement du Christ. L’œuvre du Christ réussira et le dernier mot de l’histoire si défigurée  sera un VISAGE de RESSUSCITÉ.

Mais sur le Thabor, on n’en est pas encore là. On est sur le chemin d’apprentissage  de ce qui va se passer lors de la Passion de Jésus. Il faut se préparer à lire l’événement tragique autrement, plus en profondeur. Il faut déchiffrer le cœur du cœur, c’est-à-dire ce qui amène Jésus à aller si loin dans le don de lui-même. En suivant Jésus, il faut voir au-delà, en-dedans. Et curieusement, pour voir au-delà de la superficie et des apparences, il faut ENTENDRE, mieux ÉCOUTER.

Vous l’aurez remarqué, le récit biblique opère une cassure  à un moment donné.  Au début, on est dans le VOIR – c’est de l’ordre du spectacle… Et quel spectacle : la somptuosité du visage de Jésus en gloire,  en jaillissement de lumière, et tout à coup,  le récit glisse dans un autre registre :
« Survint une nuée qui les couvrit de son ombre,
et de la nuée, une voix se fait entendre :
Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le. »

La lumière du début donne à VOIR, la nuée donne à ENTENDRE. La nuée qui accompagnait les pérégrinations du peuple élu  dans l’Ancien Testament signifiait la Présence de Dieu,  mais une présence voilée, hors de toute image visible et distincte. La nuée oblige à une écoute attentive, à la confiance,  à la foi, comme Abraham lors du sacrifice d’Isaac.

Saint Paul écrira plus tard : la foi naît de l’ÉCOUTE de la Parole. Ce passage du « VOIR » à « ÉCOUTER » au cœur du récit de la Transfiguration  est particulièrement décisif pour notre vie de foi, pour notre engagement, pour notre cheminement spirituel. Ne dit-on pas souvent : « C’est pas évident ! »

L’amour et la tendresse ne sont pas les réalités qui éclatent au grand jour dans nos médias. Le combat pour la justice,  pour une répartition plus équitable des biens de la planète  n’est pas très visible, dans ce qui fait la une de nos journaux. Même nos églises qui prétendent apporter le salut à l’humanité, ne sont-elles pas souvent esclaves des clichés,  réduites à une institution trop lourde et à des dérapages malheureux ? « C’est pas évident » de suivre le Christ aujourd’hui,  de s’engager dans l’Église, de découvrir l’Évangile, comme une Parole d’audace et de liberté,  qui met debout dans l’existence. Parce que la défiguration est à l’heure quotidienne,  en nous et autour de nous,  il est vital que nous puissions vivre des moments de transfiguration. Parce que nous voyons le mal et surtout ses dérives,  le malheur et ses conséquences, il est vital et décisif que nous développions l’Écoute de la Parole pour rejoindre le travail de Dieu  et l’engendrement d’une vie nouvelle.

Le Seigneur ne nous rejoint pas dans l’idéal,  mais dans le réalisme de nos vies, tour à tour marquées par la défiguration et la transfiguration. Il nous faut « consentir au réel ».  L’heure n’est plus au rêve, – des tentes à dresser au Thabor – mais à la marche, à un chemin à faire dans la confiance, éclairé par la Parole de Dieu, qui est « Lumière sur nos pas ».

Sur la route de Pâques,  ce magnifique récit de la Transfiguration nous encourage et nous stimule, en conjuguant le regard et l’écoute. La vision est fugitive, la Parole demeure. J’ai toujours faim de vos visages. J’ai toujours soif de vos regards, mais maintenant je les accueille dans l’éclat de la PAROLE, dans le rayonnement de son intériorité.

 

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