| Les textes de toutes les homélies à la Radio et Télévision sont édités et peuvent être obtenus au CCRT |
- Don Sandro VITALINI, à la Collégiale San Antonio, Locarno, le 8 août 1999, dans le cadre du Festival de Locarno
- Pierre-Alain MAIRE, assistant pastoral, et Flavien NEGRINI, pasteur, à l'église Saint-Martin, Vevey, le 1er août 1999,
Célébration oecuménique de la Fête des Vignerons
- Abbé Willy VOGELSANGER, à la colonie de vacances du Christ-Roi, Petit-Lancy, à La Fouly (VS), le 25 juillet 1999
- Père Jean-Emmanuel DE ENA, au Carmel de Develier (JU), le 18 juillet 1999
- Chanoine Jean-Claude CRIVELLI, à l'Abbaye de Saint-Maurice (VS), le 11 juillet 1999, pour la Semaine romande de Musique et Liturgie
- Abbé Jean-Claude BRULHART, à la paroisse du Sacré-Cœur, La Chaux-de-Fonds (NE), le 27 juin 1999
- Chanoine Olivier RODUIT, à l'Abbaye de St-Maurice (VS), le 20 juin 1999
- Jean-François LOVIS, diacre, à la paroisse de Vicques (JU), le 13 juin 1999
- Chanoine Roland JAQUENOUD, à l'Abbaye de St-Maurice (VS), le 6 juin 1999
- Abbé Michel SUCHET, à la paroisse d'Estavayer-le-Lac (FR), le 30 mai 1999
- Abbé Bernard ALLAZ, à la paroisse de Gruyères (FR), le 23 mai 1999, Pentecôte
- Abbé Michel SUCHET, à la paroisse d'Estavayer-le-Lac (FR) le 13 mai 1999
- Monseigneur Bernard GENOUD, à la paroisse St-Nicolas de Flue, Genève, pour la session de AD 2000, le 16 mai 1999
- Monseigneur Bernard GENOUD, à l'abbatiale de Payerne (VD), à l'occasion de la fête des Céciliennes, le 25 avril 1999
- Chanoine Jean-Paul AMOOS, à l'Abbaye de St-Maurice (VS) le 18 avril 1999
- Abbé Guy OBERSON, à la paroisse St-François, Renens (VD), le 21 mars 1999
- Abbé Guy OBERSON, à la paroisse St-François, Renens (VD), le 14 mars 1999, CAREME
- Abbé Guy OBERSON, à la paroisse St-François, Renens (VD), le 7 mars 1999, CAREME
- Abbé Guy OBERSON, à la paroisse St-François, Renens (VD), le 28 février 1999, CAREME
- Abbé Guy OBERSON, à la paroisse St-François, Renens (VD), le 21 février 1999, CAREME
- Jean-Noël THEURILLAT, diacre, à la paroisse du Christ-Roi, Bienne (BE), le 14 février 1999
- Philippe CHARMILLOT, assistant pastoral, à la paroisse du Christ-Roi, Bienne (BE), le 7 février l999
- Chanoine Jean-Claude CRIVELLI, à l'Institut La Pelouse, Bex (VD), le 17 janvier 1999
- Chanoine Jean-Claude CRIVELLI, à l'Institut La Pelouse, Bex (VD), le 10 janvier 1999
- Abbé Henri RODUIT, à la paroisse de Monthey (VS), Journée des MIGRANTS, le 8 novembre 1998
- Abbé André DURUZ, vicaire épiscopal, à l'église Notre-Dame de l'Assomption de Fleurier, (NE) le 1e novembre 1998, TOUSSAINT.
- Père Gabriel CARRON, à l'église de Fully, (VS) le 18 octobre 1998
- Raphaël DEILLON, Père Blanc en Algérie, messe du 18 octobre 1998, à l'église Ste Thérèse de Fribourg, transmise par la TSR.
- Abbé François-Xavier AMHERDT, à l'église de Noës, (VS) le 4 octobre 1998
- Mgr Norbert BRUNNER, à la Cathédrale de Sion (VS), le 20 septembre 1998
- Didier BERRET, assistant pastoral, à l'église St-Marcel, Delémont (JU), le 6 septembre 1998
- Abbé Philippe BAUD, au monastère des Bernardines, Collombey, VS, le 2 août 1998
- Père Henri-Marie COUETTE, à l'Abbaye d'Hauterive, Posieux (FR), le 19 juillet 1998
- Abbé Jean-Jacques MARTIN, à l'Abbaye de St-Maurice (VS), Semaine romande de Musique et Liturgie, le 12 juillet 1998
- Abbé Bernard GENOUD, à l'église St-Michel, Fribourg, (Festival de Musiques sacrées), le 5 juillet 1998
- Abbé André BISE, à la paroisse de Grandvillard (FR), le 31 mai 1998, fête de la PENTECÔTE
Don Sandro VITALINI, à la Collégiale San Antonio, Locarno, le 8 août 1999
Homélie pour la messe du 19° dimanche ordinaire (année A)
Lectures bibliques : 1 R 19, 9-13; Rm 9, 1-5; Mt 14, 22-33
Mes chers sœurs et frères,
L'évangile de ce dimanche nous intrigue ! Comment les apôtres de Jésus ont-ils pu le confondre avec un fantôme et avoir peur de lui ?
Je crois pouvoir répondre en disant que nous nous trouvons aussi parfois dans la même situation : Jésus vient vers nous, mais nous le prenons pour un fantôme et nous avons peur de lui.
Peut-être avez-vous entendu parler de l'écrivain italien Giovani Papini, qui fut longtemps athée et qui, par la suite, se convertit à l'évangile. Papini rappelait combien de fois il avait reçu des appels qu'il n'avait pas eu la force d'écouter. Un jour, par exemple, il se trouve plongé dans le brouillard de Milan quand, tout d'un coup, le brouillard se déchire et lui laisse contempler la grandeur resplendissante du dôme. Il est alors saisi comme par une étreinte, dont il cherche à se libérer. Une autre fois, il se trouve dans un quartier pauvre de Naples quand il est appelé d'urgence par une famille désespérée. On savait que c'était un intellectuel et on le pria de baptiser un enfant, un nouveau-né qui se mourait. Les pauvres gens ne connaissaient pas la formule du baptême, à l'époque en latin, et ils n'arrivaient pas à atteindre un prêtre. Papini s'exécute pour ne pas blesser cette pauvre famille, mais à son tour, il se sent intérieurement blessé : " Et si le geste que j'ai accompli avait vraiment une efficacité divine ? " se demande-t-il.
Un autre jour, il se promène dans les faubourgs de Florence avec un ami, athée comme lui, et il rencontre un mendiant qui lui tend la main. Son ami dit au mendiant, en lui montrant une belle pièce de monnaie toute brillante : " Je te la donne, mais tu dois d'abord blasphémer Dieu, bien fort et par trois fois " !
Alors le mendiant laisse tomber sa main et s'en va. Giovani Papini est frappé par la noblesse de cet homme mais, là encore, il cherche à l'oublier.
Jésus, le Christ, la lumière qui illumine tout homme, est toujours à l'horizon de notre existence. Nous entrevoyons sa silhouette comme celle d'un fantôme, et par crainte, nous ne voulons pas nous approcher davantage.
Pierre-Henri Simon, dans " Les raisins verts ", met en évidence cette réalité profonde de l'âme humaine : nous nous rendons compte si nous nous approchons de la vérité et de la lumière, ou bien si nous nous en éloignons en pleine connaissance de cause.
Parfois il nous apparaît évident que nous sommes malhonnêtes, égoïstes, injustes. Nous entrevoyons même la possibilité concrète qui nous est offerte pour avancer vers la lumière. Il faudrait risquer un pas, comme celui de Pierre vers Jésus, mais nous hésitons : il faudrait dire un mot : " c'est moi qui ai tort, pardonne-moi " ; il faudrait reconnaître l'injustice commise, pardonner et partager. Arrivera-t-on à franchir ce pas vers une lumière plus pleine ? Il faut si peu !
Peut-être que le moyen de faire ce pas nous est suggéré par la première lecture - l'un des sommets du Premier Testament - : le prophète Elie fait l'expérience de Dieu.
Il se rend compte que les manifestations divines telles que les concevaient les ancêtres sont dépassées. Dieu ne se manifeste ni dans l'ouragan, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu.
Dieu se manifeste - pour traduire l'hébreu à la lettre - dans la voix d'un silence discret.
La voix du silence ! Oh ! si encore on arrivait finalement à écouter la voix du silence, à nous écouter nous-mêmes, à écouter nos proches, la nature, l'art....Il y a trop de bruits en nous et en dehors de nous, qui nous empêchent d'écouter le silence.
Dans le cadre du Festival du film à Locarno, qu'il me soit permis d'exprimer le vœu de pouvoir écouter le silence afin
d'apprécier ce message divin qui rayonne à partir de toute production artistique.
Je pense au film de Fellini qui a marqué toute une époque, " La Strada ", où même un petit caillou sur la plage nous apparaît dans son importance cosmique, et où le protagoniste, finalement, se vide, si l'on peut dire, de tout mal, de toute violence, en pleurant devant la mer. La mer est souvent conçue comme le symbole de l'infini, de la transcendance, là où les limites de l'homme sont encore et davantage perçues. Je me pose parfois la question de savoir si les films qui nous interpellent, nous déconcertent et nous blessent, si ces films peuvent nous permettre de trouver un moment de silence et de réflexion. Peuvent-ils nous aider à nous approcher du Christ, la Vérité plénière ?
A ce propos, permettez encore cet exemple. On a parlé beaucoup du film de Benigni " La vie est belle ", un film qui nous montre comment l'amour peut aller jusqu'à transfigurer l'enfer d'un camp de concentration, et cela à travers un jeu dont l'issue sera la victoire.
Nous avons tous apprécié ce film, mais je me demande si on s'est proposé - nous personnellement - de transformer ces zones désertiques qui nous entourent et qui envahissent même notre cœur au point d'être capable de faire fleurir le désert en un jardin; il suffit en effet de si peu pour transformer une grimace en un sourire, un geste de haine en un geste d'accueil.
Il faut admettre que les films critiquant notre société, le capitalisme, l'égoïsme ou encore l'indifférence, sont si nombreux
qu'on pourrait même dire que tous, finalement, visent à dénoncer les péchés et les vices de notre monde.
Malheureusement, lorsque nous les voyons, nous pensons toujours que ce sont les autres qui sont visés. Si l'on arrivait à nous imposer un moment de silence, on pourrait peut-être conclure : " C'est moi aussi qui dois changer ! "
Après tant de dénonciations et d'accusations, on pourrait croire que notre civilisation s'est attelée à un changement radical, ce qui ne me paraît pas être le cas. Mais l'erreur consiste justement dans ce fait bien précis : nous estimons d'abord que ce sont les autres qui doivent changer, pas nous ! pas moi !
Que la force de cette Eucharistie que nous célébrons, que la force de la Parole que nous accueillons, nous aident à faire l'expérience de Pierre, lui qui est sauvé par Jésus. Le fait de découvrir que dans chaque étincelle de lumière, dans chaque situation quotidienne, c'est lui, l'Esprit de Jésus, qui nous interpelle, nous sollicite et nous provoque, ne doit plus susciter en nous des craintes injustifiées. Nous pouvons lui dire :" Seigneur, je te remercie, car tu te révèles à moi, dans mon histoire quotidienne, dans les faits les plus insignifiants, et tu m'appelles à te suivre, à t'aimer dans le prochain, à te servir en ceux qui souffrent. Tu as besoin de moi, de ma coopération, pour transformer un bout de désert en jardin. "
Dostoïevski a eu raison d'affirmer que la beauté sauvera le monde.
Que cette beauté, que cette bonté, puisse s'incarner en chacune et chacun de nous, afin que nous puissions coopérer à renouveler la création. Une création qui doit redevenir un jardin pour tous les hommes.
Amen.
Retour au sommaire
Pierre-Alain Maire, assistant pastoral, et Flavien Negrini, pasteur, à l'église Saint-Martin, Vevey, le 1er août 1999
___________________________________________________
Prédication pour la célébration œcuménique dans le cadre de la Fête des Vignerons
Lecture biblique : Jean 2 - Noce de Cana
Ne trouves-tu pas étrange le texte que nous avons entendu?
Pas particulièrement, quelque chose de gêne ?
Me gêner, c'est beaucoup dire, tout au plus m'amuse. Nous sommes là, le 1er août 1999, pour célébrer la fête nationale suisse au plein milieu de la fête du vin, mettant en valeur le vigneron tâcheron et nous entendons un texte qui parle de Jésus transformant de l'eau en vin sans aucun travail, labeur, etc. Le pire, c'est que le vin ainsi obtenu est meilleur que le précédent, qui lui venait de main d'homme.
C'est vrai qu'il y a là quelque chose de paradoxal. Mais penses-tu que ce texte est là pour nous inviter à ne plus faire de vin en travaillant mais en sollicitant constamment une intervention miraculeuse de la part de Dieu ?
Je ne te cache pas qu'à première lecture, j'ai trouvé difficile de comprendre le but de ce texte. En voyant la finale du verset 11 : il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui, cela m'a aidé à comprendre la portée de cette histoire. Croire en Jésus. Mais je restais sur ma faim quant à la signification de "croire" en Jésus.
Qu'est-ce que cela veut dire croire en Jésus ? Croire dans un gourou, un maître à penser, un grand magicien, etc. …
Tout cela ne m'a pas satisfait. A l'écoute du texte et du commentaire de Xavier Léon-Dufour, j'ai découvert autre chose. Il propose une lecture symbolique. Ainsi, il remarque que les mariés, bien que personnages centraux d'une noce, sont invisibles dans notre récit. Il relève que l'interpellation faite à Marie par Jésus : "femme", n'est pas anodine. De plus, la mention de trois jours, les thématiques de la noce, du vin, du manque, de la surabondance, de l'heure, des jarres servant à la purification, ne sont pas anodines dans un contexte juif.
Alors il propose de comprendre que Jésus, par cet épisode de sa vie, est en train d'affirmer et de manifester quelque chose d'étonnant. Cette lecture symbolique de l'ensemble permet l'interprétation suivante : Marie et les servants représentent le peuple d'Israël. Les jarres et l'eau représentent les institutions d'Israël. Le marié, c'est Dieu.
Par cette lecture, nous pouvons entendre Jésus dire à son peuple mais aussi à nous, que Dieu utilise les institutions et les reconnaît pleinement. Au travers d'elles, et par elles, il propose d'aller encore plus loin dans son désir d'alliance et de promesse (la thématique du mariage) avec son peuple. Le manque exprimé par les servants et Marie exprime le manque de l'Israël d'alors. Petit peuple occupé et dirigé par des étrangers, il ne sait plus comment comprendre et vivre les promesses faites par Dieu. Promesses de protection, promesses de la présence de Dieu avec lui, promesses d'abondance et de bien-être. De ces affirmations, peu se vivent alors en Israël.
Jésus par ce premier "signe" montre à son peuple que Dieu ne l'a pas abandonné, qu'il entend son manque et qu'il y répond avec abondance. Toutefois, la réponse de Dieu trouve sa manifestation uniquement dans la rencontre avec l'envoyé, Jésus, qui seul permet à cette réalité d'advenir. Aussi, pour que cette dernière advienne, il est nécessaire que chacun reconnaisse sa place dans le projet divin. Ainsi, Marie n'est plus mère, mais bien "femme" autre que celle qui a un droit sur Jésus. Quand l'espace est ainsi créé, l'heure advient pour le fils de l'homme.
C'est intéressant, mais en quoi cette histoire nous permet de comprendre notre place aujourd'hui dans le projet divin ? Certainement ce n'est pas uniquement le peuple d'Israël qui est en jeu dans la noce, mais bien tous ceux qui ont à cœur de vivre la noce avec Dieu. En ce sens Dieu est conscient du manque qui habite les hommes, qui nous habite, et comme à Cana il s'engage, en Jésus-Christ, à combler nos manques. Quels sont nos manques ? Y a-t-il là référence à nos manques d'amour, de justice, de fraternité, charité, de foi ?
Assurément, mais ne peut-on pas voir dans notre manque de foi, notre manque de Dieu ?
Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
Qu'aujourd'hui, avec toutes les représentations de dieux, d'idoles que l'on façonne à notre image, il nous devient difficile de connaître Dieu tel qu'il se révèle en Jésus-Christ marchant à nos côtés, souffrant avec nous. Par conséquence, il nous redit sans cesse que Dieu reste fidèle à son engagement envers nous. Et comme une alliance ne se fait pas seule mais qu'il y a l'idée du partenariat, il nous rappelle notre rôle actif dans son projet.
Mais quel est son projet ?
Son projet c'est que les hommes et les femmes de ce monde vivent dans une relation d'intimité avec lui que nous pouvons appeler Père. A ce Père nous pouvons parler, confier nos soucis, dire nos joies et nos peines.
Et par la reconnaissance que Jésus est Fils de Dieu, nous pouvons découvrir qu'il peut transformer la réalité de nos existences, comme il a transformé l'eau en vin à Cana. Mais souviens-toi, ce miracle ne se réalisa que dans la mesure où les serviteurs ont rempli les jarres. C'est-à-dire qu'ils ont obéi à sa parole. De la même manière, ce n'est que dans la mesure où je suis un partenaire actif dans cette alliance que je découvrirai l'étonnante puissance et permanence de sa présence dans tous les événements de ma vie.
Je comprends. Ainsi ce qui est premier dans ce récit, c'est la foi. C'est elle qui permet à Marie, à l'intendant, au serviteur et aux disciples surtout de changer leur regard sur l'événement qui vient de se produire.
Bien sûr. Et le cheminement intérieur extraordinaire de Marie qui passe de la constation d'un manque lorsqu'elle dit : ils n'ont plus de vin" à cette parole de foi : faites tout ce qu'il vous dira. Ce chemin, nous sommes tous invités à l'emprunter. C'est la condition qui nous permettra de lire les signes de la présence de Dieu dans nos vies aujourd'hui.
Alors prenons l'exemple de ce jour. La Fête nationale, la Fête des Vignerons. Nous pouvons n'y voir qu'une fête particulière avec son cortège de musiques, de danses, de paroles, de drapeaux. Mais il est peut-être possible d'y déceler, avec le regard de la foi, quelques signes de la présence de Dieu et de la volonté de Dieu.
Je t'arrête, tu ne peux pas dire que c'est obéir à la volonté de Dieu que d'organiser la fête nationale, et la Fête des Vignerons ! D'ailleurs qu'elle est la volonté de Dieu ? Je te la rappelle : c'est d'aimer Dieu de tout son cœur, de toutes ses forces et de tout son esprit. Et deuxièmement, c'est d'aimer son prochain comme soi-même.
Précisément, ce n'est pas dans l'événement en soi qu'il y a la présence de Dieu, mais dans l'esprit qui est moteur de ces événements voulus par les hommes. Dieu s'inscrit dans le monde. Il s'est incarné dans la réalité de cette création ou les hommes ont la liberté de leurs choix. Bref, nous pouvons donc voir, dans l'alliance des premiers confédérés, le désir d'hommes qui se sont mis ensemble afin d'établir un lieu donné, un espace où la paix, la liberté de chacun aura une signification précise. C'est une manière de vivre l'amour fraternel, même s'il est imparfait, et il faut constamment remettre l'ouvrage sur le métier. Nous ne sommes pas encore dans le royaume ! Cela se saurait !
La Fête des Vignerons, même si elle est l'occasion pour certains de déraper dans des excès de toutes sortes, voudrait faire resurgir le travail de l'homme dans la vigne. Il y a là l'expression festive de l'alliance de l'homme avec la nature qui s'efforce de produire quelque chose de bon. Rappelons au passage que ce n'est pas par hasard que Jésus offrit la coupe de vin à ses disciples lors du dernier repas : le vin est fruit de la vigne ET du travail des hommes. Que ce soit la fête nationale ou la Fête des Vignerons, peu importe l'événement, il est possible d'y trouver la présence discrète du Père qui laisse les hommes le suivre en toute liberté. Mais soyons attentifs à ne pas justifier n'importe quelle activité. Se souvenir des origines de notre pays sans se préoccuper de son avenir ouvert sur le monde, sur la différence, sur les plus démunis et combattre toutes les formes d'injustice persistantes, n'aurait d'autre signification que caresser un ego voué à l'implosion.
De même se laisser porter par la Fête des Vignerons en oubliant QUI est le grand vigneron ne serait que l'expression colorée mais futile d'un travail.
Arlevin en fait l'expérience. De la fête qu'il voulait pour lui, il découvre à travers un voyage dans l'histoire que la richesse d'être roi se partage entre tous.
Ainsi nous retournons cette phrase si souvent entendue : "Si tu changes l'eau en vin alors je croirai". Alors que c'est précisément lorsque j'ai foi que l'eau devient vin de la fête.
Oui, mais l'inverse est également vrai. Jean nous le dit : Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. Dans une relation d'amour où chacun s'abandonne pour le bonheur de l'autre, ce qui est prioritaire c'est le maintien, le développement de l'alliance commune qui est prioritaire. Mais l'homme découvrira vite que Dieu fait toujours le premier pas, tant son amour pour l'homme est débordant.
C'est très beau tout cela. Mais qu'allons-nous faire de cet appel de Dieu aujourd'hui à vivre sa présence avec nous. Oserons-nous croire que Jésus nous appelle encore à vivre la passion de sa rencontre qui transforme nos réalités ?
Nous restons sur cette question. Pour conclure, j'aimerais prier pour que le maître de la vigne et des noces nous aide à être de bons ouvriers dans sa vigne, afin que les vendanges de paix, de justice et de charité, offrent à Dieu et à tous les hommes le vin des noces éternelles.
Retour au sommaire
Abbé Willy Vogelsanger, à la colonie de vacances du Christ-Roi, Petit-Lancy, à La Fouly (VS), le 25 juillet 1999
___________________________________________________
Homélie pour la messe du 17e dimanche ordinaire (année A)
Lectures bibliques : 1 R 3, 5-12; Rm 8, 28-30; Mt 13, 44-52
Il est beau ce passage de Salomon qui ne pense pas à lui mais pense d'abord aux autres : il voudrait rendre heureux ce nombreux peuple dont il est roi. Dieu lui promet un cœur intelligent et sage. Un vrai trésor pour lui et pour tout le peuple, un cœur qui aime et sait faire les bons choix.
Jésus, lui aussi parle de trésor et d'une perle de grande valeur. Tout vendre pour obtenir ce trésor ou cette perle, voilà le rêve de celui qui voudrait posséder ce trésor, cette perle. Jésus précise bien : ce royaume dont il parle ressemble justement à ce trésor de grande valeur; cela vaut la peine de s'y intéresser.
Avec sept colons, nous avons réfléchi sur cet évangile en nous posant cette question : pour toi, aujourd'hui, c'est quoi un trésor ? Quelques réponses :
- Florent : ne pas avoir de problèmes.
- Guillaume : une mine remplie de sentiments.
Qu'est-ce que tu veux dire par là :
- Guillaume : un coin de paradis, un endroit où l'on s'entend bien.
- Marie et Marine : la famille.
En partageant mieux nos idées, l'une a dit :
- Marie : un trésor, c'est comme la colonie, on est bien ensemble.
Au fond, cela voudrait dire "se sentir aimé", comme en famille ou ailleurs.
La conclusion pourrait être quoi ?
- Florent : au fond, tous ceux qui nous aiment bien sont des trésors… et nous aussi, on peut devenir des perles pour les autres.
Et cela rejoint l'un des droits des enfants étudié cette quinzaine… lequel ?
- Florent : l'enfant a droit à l'amour.
Alors la question s'est posée : est-ce que Jésus peut être considéré comme un trésor ? Après un brin d'hésitation, vous avez dit :
- Marilyn, Marie-Louise, Marine : oui !
En essayant de voir comment Jésus est un trésor, on a dit :
- Florent : c'est un exemple de bonté, il nous aime beaucoup.
- Guillaume : il nous soutient dans les moments difficiles.
- Marie : il nous aide à vivre.
- Adeline : et ses paroles nous guident un peu.
Quelle parole, par exemple ?
- Adeline : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.
En conclusion, nous avons retenu surtout trois points :
- Marine : je suis merveilleuse aux yeux de Dieu, créée à sa ressemblance.
- Marylin : j'essaie de devenir toujours mieux une perle pour les autres.
- Guillaume : Merci Jésus de ta présence vivante, de tes paroles, de ton exemple. Quelle chance de pouvoir te connaître. C'est vrai, tu es pour moi, pour nous tous, un trésor !
Mes enfants et vous toutes les grandes personnes ici présentes ou à l'écoute sur les ondes de la radio, nous pouvons regarder vers Jésus avec confiance : aide-nous à bien te connaître, toi notre ami… Toi notre trésor !
Retour au sommaire
Père Jean-Emmanuel de Ena, au Carmel de Develier (JU), le 18 juillet 1999
Homélie pour la messe du 16e dimanche ordinaire (année A)
Lectures bibliques : Sg 12, 13-19; Rm 8, 26-27; Mt 13, 24-43
Chers frères et sœurs dans le Christ,
Voici enfin, une fois n'est pas coutume, une parabole de Jésus extrêmement facile à comprendre. Du reste, s'il subsistait le moindre doute dans nos esprits, Jésus lui-même se charge de nous l'expliquer un peu plus loin dans l'évangile, comme il l'a fait pour ses disciples : Celui qui sème le bon grain, c'est le Fils de l'homme; le champ c'est le monde; le bon grain, ce sont les fils du Royaume; l'ivraie, ce sont les fils du Mauvais. L'ennemi qui l'a semée, c'est le démon; la moisson, c'est la fin du monde; les moissonneurs, ce sont les anges. On ne saurait être plus clair, ni plus simple, simple comme le sont les tympans de nos cathédrales gothiques ou la magnifique fresque restaurée de la chapelle Sixtine à Rome, par exemple : au jugement dernier, à la fin du monde, il y aura d'un côté les élus, le bon grain, ceux qui peuvent pénétrer en Paradis; et de l'autre, ce sera les méchants, l'ivraie, ceux qui "seront jetés au feu" comme la mauvaise herbe, pour reprendre l'image utilisée dans la parabole, là où il y aura "des pleurs et des grincements de dents". Tout sera enfin définitivement "propre, en ordre".
Mais voilà, c'est cette simplicité même qui nous pose aujourd'hui pas mal de problèmes et qui apparaît aux yeux de beaucoup, dont nous faisons peut-être partie, comme du simplisme, comme une vision beaucoup trop manichéenne de la réalité. Y aura-t-il vraiment à la fin du monde, - cette fin du monde dont on entend beaucoup parler ces derniers temps -, les bons d'un côté et les méchants de l'autre ? Faut-il d'ailleurs maintenir à tout prix cette imagerie pieuse du paradis et de l'enfer ? D'ailleurs on n'en parle plus beaucoup aujourd'hui sinon à titre anecdotique, humoristique ou documentaire…
Et puis, du point de vue chrétien, Dieu n'est-il pas Amour, Amour infini ? Il ne saurait donc avoir le visage d'un Juge de Cour suprême mais, bien plutôt, celui d'un Père bon, infiniment bon, tellement bon parfois que, voulant sauver tous les hommes, il ne peut que finir par fermer les yeux sur les bêtises de ses enfants, qu'autrefois on appelait des péchés, les laissant finalement faire tout ce qu'ils veulent et surtout ne leur faisant aucun reproche de peur de les culpabiliser ! Cette image de Dieu, aujourd'hui largement répandue parmi les chrétiens de toutes confessions et politiquement correcte car elle correspond à un Dieu tolérant à tout, peut cependant aboutir petit à petit à la vision d'un Dieu (excusez l'expression familière), qui serait une sorte de "bon papa gâteau", sinon gâteux, à la longue barbe blanche, incapable de porter un jugement sur ses enfants, car trop gâtés pour être considérés comme des adultes véritablement responsables de leurs actes bons ou mauvais.
Or, face à cette insidieuse dérive douceâtre, manquant singulièrement de sel évangélique, les fondamentalismes de toutes sortes sont toujours prêts à se réveiller, qu'ils se situent à l'intérieur de nos églises chrétiennes ou dans les sectes au langage simpliste. Face à l'absence de Père et de repères, beaucoup de chrétiens (c'est inutile de le nier), jeunes ou vieux, sont nostalgiques d'une époque où les choses semblaient beaucoup plus claires et simples : les bons à droite, les méchants à gauche et le Juge au milieu qui rend à chacun les comptes… à condition toutefois de se trouver du bon côté ! Ces chrétiens ressemblent aux serviteurs de la parabole de ce dimanche, vous vous souvenez ? Ils auraient voulu arracher tout de suite l'ivraie, la mauvaise herbe semée par l'ennemi afin qu'elle ne vienne pas "contaminer" le bon grain. C'est la tentation des "puritanismes" et des "moralismes" de tous les temps. Et pourtant c'est vrai qu'à la fin l'ivraie est brûlée et le blé rentré au grenier, alors ?
Alors comment choisir entre d'une part un "papa gâteau" et d'autre part un "père fouettard" ? Qui est Dieu pour les chrétiens : un Juge ou un Père ? Comment concilier en lui justice et miséricorde, "Amour et Vérité" pour reprendre les mots du psaume de ce jour ? Le livre de la Sagesse nous donnait tout à l'heure un début de réponse : les hommes sont obligés de montrer leur force, en réprimant si nécessaire, en "roulant les mécaniques" en quelque sorte, tandis que toi, Seigneur, qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu gouvernes avec beaucoup de ména-gement, tu as pénétré tes fils d'une belle espérance : à ceux qui ont péché tu accordes la conversion. En d'autres termes cela signifie que Dieu juge bien mais qu'il ne juge pas comme nous, comme les hommes, car lui est capable de voir les intentions du cœur alors que nous, nous ne sommes capables que de juger les apparences, souvent trompeuses. Lui, il prend patience et pardonne tous ceux qui l'appellent, ceux qui admettent qu'ils ont besoin d'aide.
C'est précisément parce que Dieu est juste, qu'il est un juste Juge, qu'il a miséricorde de nous et qu'il tient compte de toutes nos faiblesses, de toutes les "circonstances atténuantes". C'est pourquoi il nous accorde toujours le temps de la conversion, du retour toujours possible vers lui, jusqu'à la dernière minute, la dernière seconde, quels que soient notre faute, nos rejets; et il dit aux moissonneurs : Laissez pousser ensemble le blé et l'ivraie jusqu'à la moisson car c'est la dignité de l'homme de rester libre de choisir ou non l'amour. C'est ce qui explique ce mot étonnant de la "petite Thérèse", sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus de Lisieux : "J'espère autant de la justice du Bon Dieu que de sa miséricorde" et elle expliquait : "C'est parce qu'il est juste qu'il est compatissant et rempli de douceur, lent à punir et abondant en miséricorde. Car il connaît notre fragilité. Comme un père a de la tendresse pour ses enfants, ainsi le Seigneur a compassion de nous". Ni culpabilisation paralysante comme dans le christianisme de terreur d'autrefois, ni déculpabilisation déresponsabilisante comme dans un christianisme de convenance d'aujourd'hui, mais une confiance folle et audacieuse dans ce Père compa-tissant et amoureux dont nous ne craignons pas les jugements car l'amour chasse la crainte. Allons sans retenue ni fausse pudeur nous jeter dans ses bras pour lui demander pardon dès maintenant pour les mauvaises herbes de notre cœur et pour nous réjouir avec Lui de tout le bon blé que nous ne cessons de produire chaque jour, jusqu'au moment de la moisson finale que nous espérons bien proche : Maranatha, viens Seigneur Jésus, reviens dans la gloire pour juger avec miséricorde et amour les vivants et les morts, que ton règne vienne et n'ait plus de fin.
Amen.
Retour au sommaire
Chanoine Jean-Claude CRIVELLI, à l'Abbaye de Saint-Maurice (VS), le 11 juillet 1999, pour la Semaine romande de Musique et Liturgie
Homélie pour la messe du 15e dimanche ordinaire (année A)
Lectures bibliques : Is 55, 10-11; Rm 8, 18-23; Mt 13, 1-23
Si je leur parle en paraboles….
Le monde, créé par Dieu, apparaît comme une parabole de celui qui l'a créé. Dieu s'y reflète, il se plaît à le remplir de sa présence. Celui qui est l'"ami des hommes" - le "Dieu philanthrope" selon l'expression des Pères grecs - met sa joie à se retrouver dans une humanité qu'il a voulue à son image.
L'univers créé parle du Créateur, l'homme à chaque instant créé par son Dieu, sans cesse renouvelé par celui qui le porte dans l'existence, parle de Dieu. Ou mieux, pour reprendre le mot de Claudel "parle Dieu" - comme on dit de quelqu'un qu'il parle anglais ou français. Naturellement notre existence parle Dieu. Certes ce langage divin, qui nous habite dès notre naissance et que pourtant nous n'en finissons pas d'apprendre, comporte des fautes d'"orthographe" : notre existence ne dit pas toujours Dieu de façon adéquate, avec les mots qui conviennent. Les mots de notre vie, c'est-à-dire les actes qui la ponctuent, ne sont pas nécessairement toujours justes, ajustés à telle situation de détresse et de souffrance. N'empêche que la vocation de l'homme reste de dire Dieu, de continuer à lui donner cette humanité réelle, cette réalité "mondaine" qu'un jour du temps il a assumé en Jésus, le Fils éternel.
La création comme parabole de son Créateur.
L'humanité, créée à l'image de Dieu, comme une grande parabole de Celui qui lui donne souffle.
Notre univers comme un réseau de paraboles qu'il s'agit de déchiffrer : lire ces paraboles préserve du désespoir et de la mort.
Quand Jésus, le Verbe éternel, parle de sa vie, de son destin, de sa mission, il use de paraboles puisées au cycle naturel de la vie. La pluie et la neige qui descendent des cieux… (Is 55). Le grain semé avec optimisme par le semeur, grain qui tombe en vain sur certaines terres ingrates mais qui finira par être accueilli en bonne terre et qui y produira son fruit. Jésus, Verbe du Père, parole du Royaume : ce pour quoi il est venu s'est réalisé; cette Eucharistie nous en fait les contemporains et les témoins. Le Christ, vainqueur de la mort, demeure à jamais le Vivant.
Désormais, dans l'attente de sa venue glorieuse, il revient aux disciples que nous sommes de ne pas douter de la réussite de l'existence, de lire et d'aider à lire les paraboles qui tissent l'avenir de ce monde, de traverser les échecs pour aborder au rivage sur lequel Jésus lui-même se tient. Il était assis au bord du lac. Puisse notre cœur ne pas se laisser alourdir par le pessimisme; puissent nos yeux s'ouvrir aux germinations qui sans bruit travaillent notre terre. Mais quelles paraboles nous sont données actuellement ?
Je pense à celles-ci.
Cette année la belle saison a été longue à venir. Un long hiver, meurtrier même. Un printemps de contrastes. Un début d'été timide et humide. Pourtant l'herbe pousse et les arbres promettent leurs fruits.
Ou encore la paix au Kosovo. Il y a quelques mois, on ne voyait pas comment la guerre cesserait. Aujourd'hui règne une certaine paix qui constitue un premier pas vers la stabilité et l'harmonie entre les peuples.
Ou l'Algérie. Après que le président Bouteflika eut annoncé dimanche dernier la grâce des Islamistes emprisonnés, la jeunesse d'Alger dansait au concert du chanteur Cheb Mami. On se pince pour y croire : l'Algérie reprend goût à la vie.
Et des paraboles comme celles-ci notre monde en est rempli, nous donnant de connaître déjà les mystères du Royaume.
Retour au sommaire
Abbé Jean-Claude BRULHART, à la paroisse du Sacré-Cœur, La Chaux-de-Fonds (NE), le 27 juin 1999
Homélie pour la messe du 13e dimanche de Pâques (année A)
Lectures bibliques : 2 R 4, 8-16; Rm 6, 3-11; Mt 10, 37-42
N'avez-vous pas l'impression, à l'écoute de ce passage de l'évangile, que Jésus souffle le froid et le chaud ? Ses premiers propos nous laissent perplexes, tant ils peuvent nous paraître surprenants, scandaleux même.
Par contre, nous nous sentons plus à l'aise avec les paroles qui suivent et qui nous ravissent : Qui vous accueille m'accueille et qui m'accueille accueille Celui qui m'a envoyé. Quelle bonne nouvelle pour les apôtres d'abord et, par la suite, pour tous ceux qui vivent en disciples de Jésus ! Dieu est étonnamment merveilleux en se remettant ainsi entre nos mains, en se faisant tellement solidaire au point de se donner au travers de la présence et du témoignage si pauvre et bien limité du croyant.
Et l'épisode de la femme de Sunam qui a offert une hospitalité généreuse au prophète Elisée et qui se voit gratifiée du cadeau de Dieu en est une heureuse préfiguration. Qui vous accueille m'accueille et qui m'accueille accueille Celui qui m'a envoyé. Ainsi honorés par le Seigneur, ne sentons-nous pas monter en nous le désir de l'honorer à notre tour, en lui ouvrant plus largement nos vies pour qu'il puisse se dire, se donner au monde ? Et le simple verre d'eau fraîche offert en raison de son amour de disciple qui ne restera pas sans récompense ? Qu'il est enthousiasmant de réaliser qu'un si petit geste peut ainsi qualifier notre vie au regard de Jésus, d'où alors toute la valeur d'une solidarité vécue au quotidien.
Après ces paroles encourageantes et stimulantes de Jésus, nous osons revenir au début de notre évangile. Celui qui aime son père ou sa mère.. son fils ou sa fille plus que moi, n'est pas digne de moi. Mais comment Jésus peut-il nous dire cela? Serait-il jaloux de notre amour filial ou maternel et paternel ? N'est-ce pas lui qui nous a commandé même de nous aimer les uns les autres et donc sûrement aussi dans le cadre familial ? Alors ? Pouvons-nous trouver là une Bonne Nouvelle quand même ?
Rappelons-nous d'abord que Dieu est vivant et aimant infiniment au-delà de ce que nous pouvons concevoir et que la vie et l'amour, dans lesquels il nous invite à entrer petit à petit, dépassent encore absolument ce que nous connaissons dans le cadre habituel de notre existence.
Une connivence et une certaine solidarité entre les membres d'une même famille se développent assez spontanément, activées par les liens du sang, mais ils peuvent ressembler à un amour étroit, en cercle fermé, réservé aux personnes liées naturellement.
Je me souviens de cette famille qui a vécu un drame : l'un de ses deux enfants avait été tué sur la route en rentrant de l'école. Quelques mois plus tard, la maman me disait : cet accident nous fait toujours très mal mais il en est ressorti aussi pour moi un signe : avant, nous étions si bien entre nous que nous ne nous soucions guère des autres, et à la suite de la mort de mon fils, j'ai pris conscience de leur existence et j'ai compris que notre amour devait s'ouvrir plus largement. Cette maman s'était mise à s'intéresser aux gens de son quartier, repérant les personnes isolées et leur offrant une écoute et des petits services.
Certes, elle seule pouvait donner ainsi une issue positive malgré tout son malheur car les drames humains n'apportent pas forcément, du moins dans l'immédiat, une telle ouverture. Mais cette tragédie montre aussi comment un amour familial au départ peut tourner en vase clos.
Ils ne manquent pas ces événements du monde qui n'attestent que trop, aujourd'hui encore, combien des réseaux fermés au niveau d'une famille, d'un clan d'un groupe humain servent à défendre des intérêts limités au détriment de ceux des autres et en arrivent même à semer l'exclusion et la mort autour d'eux.
C'est justement pour ouvrir nos amours, souvent étriquées, à la dimension du sien que Jésus nous appelle à nous attacher d'abord à lui afin que, dans son amour, nous déployions un amour plus ouvert, large, universel, qui rayonne, en faisant craquer les innombrables barrières à tous niveaux.
Alors prendre sa croix à la suite de Jésus n'a rien d'un exercice artificiel ou simplement mortifiant quand il est l'effort choisi et engagé pour grandir, sous la mouvance de Jésus, dans un amour tous azimuts. Un long travail sur nous mêmes pour distiller au long des jours le don de nos vies.
Qui veut garder sa vie pour soi la perdra, qui la mettra en jeu pour semer autour de lui la vie, s'en trouvera vivant à jamais. Comme pour Jésus, aimer ne va pas sans s'impliquer jusqu'au bout pour les siens et tous les autres à la fois, sans distinction. C'est un chemin de maturation et donc la voie vers le bonheur puisqu'il apporte à nos vies consistance et avenir.
Une nouvelle fois, nous sommes venus à la messe, n'est-ce pas justement pour passer au creuset de la parole et du signe de l'amour inconditionnel de Jésus ? Qu'ils puissent nous imprégner au point d'enrichir notre vie et de sentir mieux encore comment Dieu nous sauve, en nous faisant passer petit à petit aux dimensions de sa vie.
Amen
Retour au sommaire
Homélie pour la messe du 12e dimanche de Pâques (année A)
Lectures bibliques : Jr 20, 10-13; Rm 5, 12-15; Mt 10, 26-33
Frères et sœurs,
Ne craignez pas ! Jésus le répète. Il le dit par trois fois. C'est donc que ses disciples ont vraiment peur ! En effet, après avoir choisi ses douze apôtres, Jésus les envoie en mission, non sans leur annoncer des persécutions. L'anxiété retient les disciples comme elle a pu retenir le prophète Jérémie qui se voit abandonné, même par ses plus proches amis. Alors qu'il était chargé par Dieu de prévenir les autorités et le peuple du malheur qui allait venir, personne ne l'écoute et on cherche à le faire taire.
Et nous, frères et sœurs, combien parmi nous osons regarder l'avenir en toute confiance ? La crainte n'est-elle pas omniprésente ? Crainte du chômage, des étrangers, de la mort, de la maladie, de ce monde si dur, de la guerre, des catastrophes écologiques… Tout peut nous faire peur !
Et voilà que Jésus nous demande de ne pas craindre !
Mais cette confiance chrétienne ne doit pas nous empêcher de jeter un regard lucide sur notre société, dans laquelle on tente sans cesse de nous séduire, comme le disait déjà Jérémie. A force de distiller demi-vérités et demi-mensonges, on arrive à nous faire accepter l'inacceptable. Les groupes de pression, les lobbies, comme le laisse entendre l'étymologie anglaise, ne manipulent l'opinion que dans la pénombre des couloirs, jamais au grand jour.
Le philosophe et écrivain Jean Romain a dénoncé la "dérive émotionnelle" qui frappe notre société. L'émotion triomphe de la raison, et les bons sentiments deviennent le seul critère moral pour justifier toutes les opinions, pourvu qu'elles frappent la sensibilité.
Faut-il donc craindre de vivre dans notre monde ? Bien sûr que non ! Nous sommes chrétiens et nous savons en qui nous avons mis notre espoir. Comme Jérémie, nous pouvons dire : Seigneur de l'univers, toi qui scrutes l'homme juste, toi qui vois les reins et les cœurs, c'est à toi que j'ai confié ma cause.
Soyons fidèles à ce qu'il y a de meilleur en nous, car nous le savons bien, nous valons bien plus que ces moineaux que l'on vend un sou la paire. Ayons donc le courage d'aller jusqu'au bout de nos convictions chrétiennes, même si cela doit nous en coûter. Nous avons trop de témoignages de fidélité pour ne pas, à notre tour, tenir bon dans la foi et l'espérance.
Comment ne pas penser ici à saint Maurice et à ses compagnons martyrs ? Nous sommes sur leur tombeau et nous venons d'entendre l'évangile du jour de leur fête. Ces soldats étaient étrangers, venus de bien loin. Ils ont accepté courageusement de rendre un témoignage ultime à la Vérité, ici même dans cette vallée qui leur était si étrangère. Ils n'ont pas craint de s'opposer aux ordres impies de l'empereur païen afin de rester fidèles à leur conscience. Leur sang offert porte encore aujourd'hui un magnifique fruit de sainteté.
C'est ce qu'ont voulu montrer les artistes qui ont réalisé la nouvelle porte de notre basilique. Les martyrs thébains introduisent les pèlerins au cœur du mystère divin. Sur le tympan, le Christ ressuscité ouvre les portes de son royaume. N'a-t-il pas dit : Je suis la porte; si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé (Jn 10, 9).
L'intérieur des vantaux révèle les noms de plus de 270 martyrs de tous les siècles et de tous les continents, chacun inscrit dans sa propre langue. Magnifique témoignage pour nous accompagner dans notre vie de foi, d'autant qu'il y a encore de la place pour de nouveaux noms - les nôtres peut-être ?
N'ayons donc pas peur de vivre pleinement notre foi, même si nous ne savons pas où cela doit nous conduire. Les Eglises suisses nous donnent le ton, elles qui nous demandent - en ce dimanche des réfugiés - de défendre la dignité humaine des 25 à 30 millions de personnes qui ont dû, de par le monde, fuir la guerre et l'expulsion, non seulement au Kosovo si proche, mais aussi au Sri Lanka, en Colombie ou dans le Sud Soudan.
Même si de nombreux Suisses ont peur pour leur avenir, cela ne doit pas nous empêcher, nous les chrétiens, de poursuivre notre engagement en faveur des persécutés et des personnes en détresse. Nous n'avons pas le droit de priver les réfugiés de la dignité que nous revendiquons pour nous-mêmes. Jésus annonce la valeur de la personne humaine en nous disant simplement : Vous valez bien plus que tous les moineaux du monde. Et pourtant, combien se sentiraient un peu considérés si on leur accordait au moins le droit de mener une vie de chien !
En tant que chrétiens, nous devrons tout faire pour que nous puissions un jour, tous ensemble, franchir la tête haute, la porte du Royaume des cieux.
Retour au sommaire
Homélie pour la messe du 11e dimanche de Pâques (année A)
Lectures bibliques : Ex 19, 2-6; Rm 5, 6-11; Mt 9, 36-10,8
Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement
Frères et sœurs dans le Christ, chers malades,
L'amour que nous avons reçu de nos parents et de ceux qui nous ont entourés lorsque nous étions petits nous a rendus capables d'aimer un jour à notre tour.
Celui qui, à cause d'une maladie ou d'un handicap, se retrouve bien malgré lui dépendant des autres pour pouvoir se nourrir ou pour la moindre démarche, fait l'expérience de ce que cela veut dire : recevoir gratuitement. On peut payer les services de ceux qui s'occupent de nous mais on découvre vite que tout ne s'achète pas... ce regard attentionné, ce geste délicat, le temps qu'on m'accorde pour m'écouter, la patience de ceux qui reçoivent ma plainte, ce petit rien qui me met à l'aise, cette visite inattendue...
Oui, ne plus pouvoir donner en retour ou si peu, me met en situation d'accueillir le don de l'autre, les marques d'affection, un sourire. Je suis touché par ce qui vient du cœur et qui est de l'ordre de la gratuité.
Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement, voilà ce que Jésus dit à ses apôtres au moment où il les envoie proclamer que le Royaume de Dieu est proche, que Dieu vient guérir, purifier et libérer l'homme prisonnier du mal.
Toute mission, tout engagement au service de l'Eglise ou du monde est à vivre sous le signe de la gratuité. J'ai beaucoup reçu, j'en ai conscience, alors je peux beaucoup donner.
Et cela ne concerne pas seulement ceux qui sont envoyés par une lettre de mission ou une ordination, mais tous ceux et celles qui par le baptême et la confirmation ont reçu en abondance le don de Dieu et sont appelés à donner gratuitement.
Il s'agit avant tout d'une prise de conscience, d'un état d'esprit, de ce qui soutient mes motivations les plus profondes... Le ras-le-bol en fin d'année, le sentiment d'en avoir trop fait ou d'être si peu payé en retour, l'énergie dépensée à garder quelque privilège, tout cela peut révéler entre autres qu'on n'a pas réalisé ce qu'on avait reçu gratuitement. On n'a pas pu alors vraiment se donner.
Aujourd'hui, la Parole de Dieu nous rappelle que toute mission s'enracine d'abord dans la prise de conscience de ce que Dieu a fait pour nous. Ainsi, saint Paul rappelle aux Romains que le Christ s'est donné totalement à nous. Non pas que nous serions des gens formidables qui méritons bien cela, mais il est mort pour nous alors que nous étions pécheurs. Voilà la preuve que Dieu nous aime.
Toute mission dans l'Eglise et dans le monde doit se nourrir de cette contemplation du don gratuit de Dieu pour pouvoir tenir et porter son fruit.
La prière par laquelle Jésus invite les siens à se tourner vers le Maître de la moisson nous fait prendre conscience aussi que c'est Dieu qui a l'initiative, lui qui appelle gratuitement et confie à qui il veut le travail de sa moisson.
Le choix lui-même de ses douze apôtres ne manque pas d'ailleurs de nous étonner. Lequel d'entre eux pourrait se prévaloir de ses compétences particulières, de ses hautes relations ? Des pêcheurs du lac, un collecteur d'impôts... Jésus choisit des inconnus qu'il vient chercher là où ils sont, pour une mission immense aux dimensions du monde. Aujourd'hui, les envoyés, c'est nous. C'est à nous qu'il est dit : Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. A nous de prendre notre place pour que le monde où je vis sache que le Royaume de Dieu est proche, ma famille, mes voisins, les malades que je visite, ceux pour qui je donne du temps.
Voyant les foules, Jésus eut pitié d'elles parce qu'elles étaient fatiguées et abattues, comme des brebis sans berger. Plus que de la pitié, c'est de la tendresse que Jésus éprouve pour ces gens qui le suivent et qui portent leurs misères, leur désarroi...
Partageons-nous ce regard de tendresse du Christ sur ceux auprès de qui il nous envoie ? Ce regard qui se laisse toucher, bouleverser comme lui par les mal-aimés, les mal-nourris du monde, les mal-rétribués de notre société, les maltraités, chassés de leur pays. Un regard positif qui sait encourager, reconnaître en l'autre ce que l'Esprit suscite de beau, de grand, de désir de justice et de solidarité, d'ouverture à Dieu.
Prions le Maître comme Jésus nous demande de le faire, afin que se lèvent des ouvriers joyeux d'être embauchés pour une moisson qui n'est pas la leur et qui auront appris du Christ à porter un regard d'amour sur ceux et celles qui leur sont confiés.
Que chacun et chacune d'entre nous découvre la joie de donner gratuitement ce qu'il a reçu de Dieu gratuitement.
Amen.
Retour au sommaire
Homélie pour la messe du 10e dimanche de Pâques (année A)
Lectures bibliques : Os 6, 3-6; Rm 4, 18-25; Mt 9, 9-13
Jésus sortant de Capharnaüm, vit un homme, du nom de Matthieu, assis à son bureau de publicain.
Mes frères, mes sœurs,
Pour bien comprendre toute la portée du regard que Jésus pose sur le publicain, rappelons-nous ensemble ce qu'était un publicain à l'époque de Jésus.
Dans les évangiles, le publicain c'est "le pécheur par excellence", si vous voulez bien me passer l'expression.
Le publicain, c'est un collecteur d'impôts juif. C'est un juif, membre du peuple de Dieu, qui a accepté de travailler pour l'occupant romain dans une fonction qu'il exerce aux dépens de ses frères.
Pire encore : le publicain ne faisait pas que travailler pour l'occupant romain. Il profitait en général de sa fonction pour s'enrichir considérablement. Il jouissait d'un droit certes officieux, mais qu'on ne lui contestait guère : celui de prélever nettement plus que l'impôt exigé par l'administration romaine, ceci à ses propres fins.
Matthieu, le publicain de notre évangile, est donc l'un de ces hommes qui profitent de la conquête de leur propre pays pour s'enrichir. Vous en conviendrez avec moi, ce genre de personnage est rarement le héros positif d'un roman ou d'un film à succès. Pourtant, c'est ce personnage qui est le héros de l'évangile d'aujourd'hui; c'est lui que Jésus a choisi d'appeler. Et remarquons qu'il est destiné à occuper une place de choix dans la révélation du message du Christ, puisque l'Eglise reconnaît en lui l'auteur du premier évangile.
Cependant, après ce qui a été dit, on comprend la réaction des pharisiens. Eux qui essaient tant bien que mal de maintenir en vie physiquement, mais aussi spirituellement, un peuple soumis au joug de la conquête, et dont les valeurs spirituelles risquent de disparaître dans le concert des peuples et des cultures qui composent le grand Empire romain, voilà qu'ils s'aperçoivent que ce Jésus - dont on commence à dire avec insistance qu'il est un être extraordinaire, peut-être même le Messie tant attendu par Israël -, ce Jésus appelle à le suivre ces hommes exécrables qui n'hésitent pas à se prévaloir de l'occupant romain pour exploiter leurs frères.
Mes frères, mes sœurs, ce n'est qu'en comprenant bien cela que l'on saisira la force de l'évangile d'aujourd'hui : Dieu appelle à le suivre des être que nous-mêmes, en pareille situation, aurions peut-être quelque peine à saluer.
La réaction des pharisiens est donc compréhensible Et c'est pourtant elle que Jésus fustige dans notre évangile. "Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Allez apprendre ce que veut dire cette parabole : c'est la miséricorde que je désire, et non les sacrifices".
Jésus place la question sur le domaine de la miséricorde. La miséricorde, c'est l'amour de l'autre, particulièrement lorsqu'il est faible, c'est l'amour de l'autre dans sa faiblesse. En répondant aux pharisiens, Jésus cite une parole du prophète Osée : C'est l'amour que je désire, et non les sacrifices. Mais il la modifie quelque peu : Là où le prophète parlait d'amour, Jésus utilise le terme de miséricorde. Comme si le terme "amour", dans ce contexte, risquait de demeurer par trop abstrait. Avec le mot miséricorde, Jésus insiste sur le fait que Dieu attend que l'on aime le prochain malgré sa faiblesse; mieux encore, Il attend que l'on aime le prochain dans sa faiblesse, dans son péché, ce péché fût-il aussi grand, aussi détestable que celui des publicains.
En disant que Dieu préfère la miséricorde aux sacrifices, le Christ indique clairement que toute pratique religieuse n'a pas de sens, si elle ne conduit pas à la miséricorde.
Dans les derniers mots de l'évangile, le Christ va encore plus loin : Car je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs.
Jésus ne sépare pas ici l'humanité en deux groupes : les pécheurs qu'il serait venu sauver, et les justes, auxquels il ne s'intéresserait pas : Dieu est venu faire miséricorde à tous les hommes, mais pour qu'il puisse vraiment agir, il faut que les hommes acceptent le langage de la miséricorde. La différence entre les pharisiens et le publicain, c'est que celui-ci a accepté la miséricorde que Dieu a voulu lui faire. Lorsque le Christ lui a dit : Suis-moi, immédiatement il s'est levé et l'a suivi. Tout appel de Dieu est un acte de misé-ricorde : Matthieu l'a accepté. Les pharisiens, quant à eux, sûrs d'être dans la ligne juste, instruits dans la loi et pratiquant avec scrupule les commandements, ne voient pas pourquoi ils devraient être objets de miséricorde. Et du coup, ils ne sentent pas la nécessité de témoigner de la miséricorde envers les autres.
Mes frères, mes sœurs, le Christ est venu mettre la miséricorde au centre des relations entre Dieu et l'homme, et entre les hommes les uns vis-à-vis des autres. Les pharisiens de l'évangile sont les images des bons croyants, c'est-à-dire de nous-mêmes. Qui d'entre nous peut se vanter de n'avoir jamais, en pensée ou en parole, condamné les autres en s'appuyant sur les vérités tangibles et sur la morale enseignées par la foi chrétienne.
A chacun de nous, le Christ rappelle qu'aucune vérité, aucun précepte de Dieu ou de l'Eglise n'a de sens s'ils ne condui-sent pas à l'expérience de la miséricorde : la miséricorde que je reçois de Dieu et la miséricorde que j'offre aux autres. Jésus ne nous dit pas d'abandonner la pratique religieuse ni de nous éloigner de l'observance des commandements; mais il nous avertit que tout cela n'a aucune valeur sans la miséricorde. Et c'est en pratiquant la miséricorde envers les autres que nous pourrons leur présenter le véritable visage de Dieu, celui du Père des miséricordes, qui veut faire miséricorde à tout homme.
Alors, mes frères, mes sœurs, engageons-nous sur le chemin de la miséricorde, qui les chemin de Dieu lui-même. Ainsi nous pourrons devenir ces parfaites images de Dieu que chaque être humain est appelé à être. Aimons notre prochain, aimons-le particulièrement lorsqu'il n'est guère aimable, c'est la mission que le Christ nous confie particulièrement en ce dimanche.
Retour au sommaire
Abbé Michel SUCHET, à la paroisse d'Estavayer-le-Lac (FR), le 30 mai 1999
Homélie pour la messe de la Sainte Trinité (année A)
Lectures bibliques : Ex 34, 4-9; 2 Co 13, 11-13; Jn 3, 16-18
| Témoignages : Paul, résident des Mouettes : Je profite de ce moment qui m'est donné et de l'année de la personne âgée, pour remercier d'abord tout le personnel, du réconfort qu'il nous apporte ici. Cette étape de la vie a ses problèmes, liés à la santé, au moral, à la prière, mais en ce moment, c'est la confiance totale dans les autres qui m'aide. Se savoir accueilli dans un home, c'est pouvoir prendre du temps pour relire le fil de sa vie, pour prier, et découvrir que ce qui compte c'est, comme Dieu : "Ouvrir son cœur". La vieillesse peut devenir un chemin de bonheur. |
![]() |
| Elle permet à certains d'entrevoir déjà un fragment d'éternité. Et cela se vit au quotidien. Marguerite, répondante des activités créatrices, culturelles et récréatives nous le dit : Il est important de reconnaître que la vieillesse n'est pas une maladie, au contraire, elle permet de faire usage des ressources que les personnes âgées ont acquises durant leur vie. Et cela, c'est un précieux atout pour les familles et la communauté. Bien souvent, nos aînés déploient des richesses de cœur et d'amour insoupçonnées. Les résidents du home sont pour moi, une seconde famille; nous partageons notre quotidien à travers nos différentes animations, et à chaque fois s'installe un climat de confiance. |
![]() |
| Ce climat de confiance, ce courant d'amour, se traduit chez chacun, par une poignée de mains, un sourire, un regard, un mot tendre. Notre rôle, à nous animatrices, infirmières, c'est d'entretenir encore longtemps cette envie de partager avec nos aînés, cette richesse qui porte un nom : Tendresse - Tolérance - Sagesse. Les témoignages des personnes interviewées sont éloquents : Ce frère, Paul... Cette sœur, Marguerite ont un solide appétit d'amour. Leurs désirs, leurs convictions, peuvent nourrir notre foi et nous inviter à prier. Le père Monnier écrivait : Vous entrerez en paradis, les mains vides, le cœur ouvert. Vous emporterez votre désir. C'est tout.
|
|
Homélie :
Trois témoignages scandés par trois phrasés d'orgues
Trois partitions, de trois générations distinctes
et qui nous mettent en relation, ici-bas
avec la famille de Dieu : LA TRINITE
Trois personnes intimement reliées entre elles comme trois notes de musique qui s'aiment et qui en chœur chantent l'unité. Car Dieu n'est pas solitude. Il est famille. "Sur cette terre, nous dit Maurice Zundel, la famille est la plus belle parabole de la Trinité". Mais qui mieux que Jésus-Christ lui-même peut nous parler de sa famille avec autorité ?
Personne ne voit le Père, sinon le Fils, qui a bien voulu nous le révéler. Dieu a tant aimé le monde, qu'Il a donné son propre Fils. Jésus nous dit que son Père est Créateur, source de toute Vie, Miséricorde, pardon, bonté, amour.
Et Lui-même est le fruit de l'amour du Père, le bien-aimé en qui Il a mis tout son amour. Il est le Verbe, La Parole du Père, le Chemin, la Vérité, et finalement, Lui, Jésus, que donne-t-il ? son Esprit-Saint, feu d'amour, souffle de Vie ?
Dieu, nous dit saint Augustin, est une source qui a soif, soif de l'homme, faim d'habiter en l'homme créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, son temple, ce corps qui est sacré, inaliénable, à tout âge, de la conception à la mort.
Elisabeth de la Trinité écrit : "O mon Dieu, Trinité que j'adore, je me livre à vous comme une proie". Dieu est une source et c'est pourquoi, Il me fait naître à la Vie, à Sa Vie, par le baptême, un sacrement qui ne connaît pas de vieillissement, sans cesse invitation à retrouver la Source, comme le cerf a soif d'eau vive; invitation à remonter ce courant d'amour, à boire, à se fondre en elle, car nul ne va au Père sans renaître de l'eau et de l'Esprit dit Jésus à Nicodème.
Dans notre vie de baptisés - pour ce peuple de pèlerins que nous sommes - Dieu ne nous a-t-il pas légué cette source, l'Eucharistie, reflet de son amour trinitaire ? Car lorsque nous célébrons ce sacrifice de louange, nous réactualisons les paroles de Jésus-Christ, pour le monde : avec deux dimensions, celles de la croix, verticale et horizontale.
O Père, en tes mains, je remets mon Esprit pardonne-leur. Aujourd'hui, Tu seras avec moi dans le paradis. Jésus, là, communique son Esprit-Saint à l'Eglise naissante, à l'humanité et nous rappelle que Dieu a tant aimé le monde qu'Il a donné son Fils unique.
Alors jeunes ou moins jeunes, faut-il se laisser aller au pessimisme, rester en marge, quand l'âge, la solitude, le handicap ou la maladie se font sentir ? non car nous nous savons habités par cette famille qui a pour nom : l'amour, trois visages illuminés... irradiés d'amour.
L'auteur de l'Apocalypse le dit (7,17) : l'Agneau les conduira aux sources des eaux de la Vie et moi, dit Dieu, je leur donnerai de la Source.
Retour au sommaire
Abbé Bernard ALLAZ, à la paroisse de Gruyères (FR), le 23 mai 1999
___________________________________________________
Homélie pour la messe de la fête de la Pentecôte (année A)
Lectures bibliques : Ac 2,1-11; 1 Co 12, 3-13; Jn 20, 19-23
Chers amis,
Vous, fidèles de la messe dominicale d'Espace 2, vous, chers malades, isolés ou auditeurs d'un moment qui, en cette fête de Pentecôte nous rejoignez à Gruyères, merci d'être avec nous. Nous vous accueillons en notre communauté dont vous avez probablement visité la cité comtale, voire même poussé la porte de notre église lors d'un passage chez nous.
Ensemble, accueillons, en cette fête de Pentecôte, les dons du Saint-Esprit. N'ayons pas peur ! Ouvrons notre cœur car le premier fruit de ce cadeau de l'amour du Père et du Fils est la joie. Fidèles lecteurs de "'Prions en Eglise", prenez le temps de contempler la couverture de ce mois de mai. La Vierge Marie et les Apôtres sourient en recevant cette force, source de bonheur, de confiance et d'espérance.
Riche est la parole de Dieu que nous venons d'entendre, soutenue par les chants de notre chorale "La Gruéria". Laissons-nous interpeller par toutes ces merveilles en lien avec une actualité qui nous invite à nous engager.
Notre Saint-Père, Jean-Paul II, si courageux, vient de fêter ses 79 ans en se risquant à voyager pour apporter aux hommes, en cette fin du 2ème millénaire, l'espérance d'être un jour tous unis dans une même foi, source de charité et de miséricorde. Osons, à son exemple, être ouverts, à l'écoute et nous laisser enrichir par la rencontre d'autres croyants. La première parole de son pontificat a été "N'ayez pas peur"!
Dans l'évangile que nous venons d'entendre, nous redécouvrons la première rencontre de Jésus ressuscité et de ses disciples. Il leur donne sa paix, sa joie. Il les envoie en mission et répand sur eux l'Esprit de réconciliation. "Les péchés seront remis ..." Quel beau programme pour l'Eglise qui naît en ce jour où l'Esprit balaie les peurs et où les disciples enfermés ouvrent en grand les portes de la maison. Il faut ouvrir en grand les portes de l'Eglise, envoyer partout des messagers qui annonceront la paix, la joie et la miséricorde pour tous.
En notre monde où il y a tant de bruits de guerre, où l'on parle de reconstruction, de retour des réfugiés dans leur pays, devenons des artisans de paix. Apprenons à vivre en paix avec nos proches. Mais comment le réaliser ?
Avec plaisir, je vous offre ces dix propositions pratiques pour construire et promouvoir la paix avec ceux qui nous entourent :
Nous accepter nous-mêmes, tels que nous sommes et avec joie. Considérer ce que nous avons reçu plus que ce qui nous manque; remercier plutôt que se plaindre. Accepter les autres tels qu'ils sont, à commencer par nos plus proches : notre conjoint, nos parents, nos frères et sœurs, nos voisins, notre famille.
Dire du bien des autres, et le dire à haute voix.
Ne jamais nous comparer aux autres, car une telle compa-raison ne conduira qu'à l'orgueil ou à la désespérance, sans nous rendre heureux.
Vivre dans la vérité, sans craindre d'appeler "bien" ce qui est bien et "mal" ce qui est mal.
Résoudre les conflits par le dialogue, non par la force. Garder en nous nos rancœurs ne peut que nous enfermer dans la tristesse. Parler de l'autre en son absence conduit à casser du sucre sur son dos ou à se plaindre inutilement. Mieux vaut ouvrir notre cœur dans un vrai dialogue.
Dans ce dialogue, commencer avec ce qui rassemble et n'aborder qu'ensuite ce qui divise.
Faire le premier pas avant le soir : "Que le soleil ne se couche pas sur votre ressentiment" (Eph 4,26).
Etre persuadé que "pardonner" passe avant "avoir raison".
Ces propositions, je les ai découvertes dans le livret ""Paroles de vie" du Cardinal Danneels : "Heureux êtes vous".
Osons vivre en bâtisseurs de paix en devenant par la force de l'Esprit Saint des artisans de la réconciliation.
A vous malades, à vous désespérés qui cherchez la lumière, que l'Esprit Saint vous apporte la paix du cœur, le courage de garder foi et confiance en l'avenir. Redites en vos cœurs une prière toute simple qui obtienne la guérison pour les autres. Préparez-vous à la joie éternelle en pardonnant à chacun, en vous réconciliant avec vous-même et les autres. Alors, peut-être, et Dieu notre Père le désire, vous obtiendrez guérison et joie d'une vie nouvelle.
Ne l'oublions jamais, la Pentecôte nous le rappelle, tous nous sommes envoyés pour porter, là où l'Esprit nous conduit, paix, joie et miséricorde. Osons risquer notre vie, ouvrons nos cœurs au souffle de l'Esprit et entraînons tous les hommes sur le chemin d'Emmaüs, celui de la sainteté et de la vie éternelle.
Amen, Alléluia !
Retour au sommaire
Abbé Michel SUCHET, à la paroisse d'Estavayer-le-Lac (FR) le 13 mai 1999
___________________________________________________
Homélie pour la messe de l'ASCENSION (année A)
Lectures bibliques : Ac 1, 1-11; Ep 1, 17-23; Mt 28, 16-20
Chers frères et sœurs en Christ, chers amis,
Qui de nous, un jour ou l'autre, n'a pas fait l'expérience d'un départ ? Absence subite d'un être proche ? Disparition d'un ami ?
Qui de nous n'a pas vibré à la montée dans les airs d'un velideltiste ou qui ne s'est pas laissé conquérir par l'exploit des cosmonautes ?
Qui de nous n'a pas lu, dans la littérature païenne, l'ascension de Romulus ou d'Alexandre le Grand, dans la tradition musulmane, l'enlèvement de Mahomet sur un cheval ailé, du jardin des oliviers ?
Ou simplement goûté dans la bible à l'Ascension d'Elie et d'Henoc ?
Trêve de merveilleux ! Il y a les ascensions de nos sommets par des alpinistes chevronnés.
Qui de nous ne voudrait-il pas relater ces exploits qui ne frappent pas nécessairement nos rétines, mais les cœurs…
Oui, chers auditeurs, si vous pouviez nous parler de votre lit, de votre fauteuil… car "on ne voit bien qu'avec le cœur, l'essentiel est invisible pour les yeux", selon le mot célèbre de cet homme de l'espace Antoine de St-Exupéry.
Saint Paul nous dit que : Dieu éclaire les yeux de votre cœur, pour vous faire comprendre le prix de son héritage (Ephésiens 1, 17-2 )
La bible que nous ouvrons à chaque Eucharistie n'est-elle pas le livre de visionnaires, de ces êtres qui ont découvert
que le Seigneur Dieu leur a tracé un chemin de vie,
une route de bonheur ?
L'évangéliste Luc rapporte, en médecin, les faits avec exactitude : Les premiers chrétiens ont vu Jésus s'élever, assis à la droite du Père.
Saint Luc, l'auteur des Actes des Apôtres, en peintre, a imaginé comme un artiste sait le faire, ce moment où Jésus de Nazareth quitte les siens, et c'est ce même Jésus qui les avait accompagnés sur les chemins poussiéreux de Palestine, dont ils avaient entendu le message, qu'ils avaient vu crucifié, avec qui, pendant 40 jours encore, ils avaient bu et mangé.
Jésus, dit Paul aux Ephésiens, est monté au-dessus de tous les cieux afin de remplir toute chose. Ce Nazaréen, que Dieu le Père a fait Seigneur des vivants et des morts, ne les abandonne pas, Il les accompagne, les soutient ... et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps.
Je ne vous laisserai pas orphelins, je vous enverrai mon Esprit. Là où je suis, vous y serez vous aussi.
Le Maître, le rabbi galiléen, ne disparaît pas dans les airs pour prendre sa retraite, non, bien trop actif, bien trop jeune ! passionné qu'Il est pour l'humanité qu'Il a sauvée... Etre suréminent d'une divine élévation, si bien que son message et sa personne ont une portée permanente et moi je suis avec vous tous les jours ...
Et le Maître travaille avec nous, nous rappelle saint Marc (16, 15-20)
- Jésus fait des miracles, parle encore, agit, inspire, conduit cette poignée d'hommes sans grande influence et instruction.
- Il laisse un héritage à l'univers entier, un trésor qui ne vieillit pas.
- Il nous remet ce message comme une symphonie inachevée : une partition d'Evangile, le patrimoine de ses sacrements pour l'humanité, d'un pôle du monde à l'autre.
- Il demeure le Prince de la paix, mais sa Parole n'a pas encore assagi tous les barbares du XXème siècle, pas désarmé toutes les guerres.
- Jésus est le médecin, mais il n'a pas encore guéri toutes les blessures, lui qui a connu la solitude du désert pendant 40 jours, l'abandon des siens, l'élévation de la croix. Il n'a pas encore essuyé toutes les larmes, apaisé toutes les souffrances. et pourtant il nous dit : Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps.
- Il est la Résurrection et la Vie. Et là encore, dans nos communautés chrétiennes, nous sommes si peu ressuscités.
- Jésus est en personne le ciel, le royaume. Aujourd'hui écrit saint Augustin dans sa prédication du jour, "notre Seigneur Jésus-Christ est monté au ciel, que notre cœur y monte avec Lui". L'apôtre le dit : puisque vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d'en haut, là où se trouve le Christ assis à la droite du Père (Co. 3,1-2).
Une image m'a toujours frappé : celle du petit berger qui indique la route d'Ars à l'abbé Jean-Marie Viannay. Le saint curé d'ajouter : "tu m'a montré le chemin d'Ars, je te montrerai le chemin du ciel."
Aujourd'hui, dans un monde où l'on parle de l'absence apparente de Dieu, cette fête est capitale pour nous, car la vie chrétienne n'est-ce pas une élévation, un retour au Père avec le Christ, une alliance, un pacte scellé dans les cœurs. Et c'est si profond que ce message dépasse nos connais-sances, pour descendre au plus profond de notre être et nous élever nous aussi, car c'est le mystère de la présence réelle du Christ parmi nous.
Alors saurons-nous le reconnaître aujourd'hui et demain ? pourrons-nous dire :
"Elevons notre cœur, nous le tournons vers le Seigneur"
Amen
Retour au sommaire
Homélie pour la messe du 7e dimanche de Pâques (année A)
Lectures bibliques : Ac 1,12-14; 1 P 4, 13-16; Jn 17, 1-11
Mes chers frères et sœurs, et vous tous qui nous rejoignez sur les ondes de la radio pour participer avec nous à cette eucharistie, comme ils nous vont bien les textes d'aujourd'hui !
En effet, comme les apôtres, jeudi nous avons fêté l'Ascension de Jésus et depuis jeudi nous sommes dans cette chère ville de Genève pour notre session de AD 2000, c'est-à-dire pour notre Assemblée diocésaine.
Comme les apôtres, nous sommes montés dans la "chambre haute", nous avons vécu un temps de Cénacle pour réfléchir notre foi, pour réinventer, redécouvrir notre manière de l'annoncer aux hommes de notre temps, avec une prédilection particulière pour les pauvres, quels qu'ils soient; et pour cela, comme les apôtres, nous nous sommes mis ensemble : prêtres et laïques, hommes et femmes, et nous savons que Marie, la mère de Jésus, était aussi avec nous.
Pourquoi avons-nous fait cela ? Parce que comme les apôtres nous avons entendu la prière que Jésus adresse à son Père, et comme les apôtres nous voulons mieux transmettre son message afin que tous aient la vie, et qu'ils l'aient en abondance, justement!
Et dans l'évangile de ce jour voici que Jésus, qui est toujours exaucé par son Père, le voici qui mendie notre amour : il nous demande à notre tour de l'exaucer aussi, de garder fidèlement sa parole, c'est-à-dire de le garder lui. Parce que lui, il est la Parole du Père, mais une parole d'amour si intense et si brûlante qu'elle ne quitte jamais les lèvres qui la prononcent… Il est le vis-à-vis du Père, le visage à visage du Père; il est le baiser du Père qui vient se poser sur nos pauvres cœurs pour les incendier de la même incandescente vérité et de la même brûlure d'amour ! C'est cela la gloire de son Père, c'est cette formidable densité d'être, de bonheur et d'amour, cette vie éternelle qu'il veut nous partager. La vie même de Dieu dans une âme sans la faire exploser… mais c'est l'océan dans les mains d'un enfant, et l'enfant n'en est pas noyé ! Quel gigantesque mystère que celui de l'Amour de Dieu !
Oui, la vie éternelle c'est de connaître le Père et de l'aimer, parce que d'abord lui il nous connaît et il nous aime. Les saints sont des gens heureux parce qu'ils savent cela, et ils en vivent et leur cœur bondit de joie en eux comme une bête folle… Il me connaît et il m'aime : que voulez-vous qu'il m'arrive ?
Saint Thomas n'en revenait pas lui-même. Dans sa naïveté d'immense intellectuel et de mystique plus immense encore, il se pose un drôle de question, qui nous apparaît bizarre au départ, mais qui devient lumineuse quand on entend la réponse. Il se demande : Qui Jésus préférait-il : saint Pierre ou saint Jean ? drôle de question, me direz-vous… Alors il répond :
- Jésus préférait saint Jean : c'est la jeunesse pleine de promesses, il n'a pas encore été défait par la vie…
- Phrase suivante : Jésus préférait saint Pierre, c'est la maturité, le réalisme, la force de l'adulte…
- Phrase suivante : Jésus préférait saint Pierre parce qu'il lui a confié son Eglise…
Mais où veut-il donc en venir ?
- Phrase suivante : tout s'éclaire : Jésus préférait les deux.
Voilà ce dont nous voulons nous pénétrer aujourd'hui et ce que nous voulons annoncer aux hommes de ce temps : "Je suis, tu es, nous sommes chacun le préféré de Dieu".
Vous savez, nous, avec la pauvreté de notre connaissance et les limitations de notre amour, nous pouvons, nous devons même aimer tous les hommes, c'est-à-dire vouloir du bien à l'humanité tout entière… mais "in globo", bien sûr, parce que de par notre limite, nous ne pouvons pas connaître personnellement tous les hommes, nous n'avons pas le temps, il y en a trop…
Et en plus encore, parmi ceux que nous connaissons bien, toujours à cause de la pauvreté de notre cœur, nous ne pouvons en aimer que quelques-uns d'amour préférentiel : un conjoint, des enfants, nos parents, quelques amis…
Eh bien il en est infiniment autrement de la connaissance et de l'amour de Dieu. Lui, a une connaissance et un amour si infinis qu'il connaît et qu'il aime chacun personnellement, parce que chacun, personnellement il nous crée et nous maintient dans l'existence; nous existons par lui, avec lui et en lui; par lui nous avons la vie, le mouvement et l'être, nous dit saint Paul. Je suis donc connu et aimé par lui, non pas dans le tas de l'humanité, mais personnellement, moi, bien moi ? Oui, toi, bien toi, et il te connaît mieux que toi-même puisque c'est lui qui te fait ! A la fine pointe de ton cœur, tout au fond de toi-même, tu jaillis de lui comme un vœu de bonheur, tu jaillis de lui pour retourner vers lui.
Comme l'image sur l'écran est continuellement enracinée dans la lentille du projecteur de diapo, ainsi chacun de nous est continuellement, personnellement enraciné dans le cœur de Dieu; chacun de nous est projeté par Dieu sur le terrain de l'existence, au bout d'un rayon personnalisé de son amour.
Alors, oui c'est vrai : personne n'est plus aimé que moi dans telle coloration de cet amour-là : je suis le préféré de Dieu, chacun est le préféré de Dieu, et je peux, et je dois le crier à chaque homme: "Sais-tu que tu es le préféré de Dieu, le "chouchou" de Dieu" ?
Comment voulez-vous que l'on garde une telle énormité pour nous tout seuls ? Et en plus, vous savez qu'un objet a la valeur de l'amour qu'on lui porte. Les jeunes le comprennent bien, un petit caillou sur le rayon de leur bibliothèque peut avoir énormément plus de valeur que le plus précieux des bijoux, parce que c'est un ami, une amie qui l'a donné, et le caillou est désormais chargé de l'amour qui s'est offert.
Alors qu'elle est la valeur de tout homme si c'est un Dieu infini qui s'est épris d'amour pour lui ? Nul, en termes d'espace et de temps, perdu dans l'immensité du cosmos, je lui importe à lui ! Tout homme est aimé d'infini et en prend une valeur infinie.
Voilà pourquoi nous sommes réunis durant ces 4 jours en Assemblée diocésaine : tout simplement pour trouver de nouveaux moyens, pour forger de nouveaux mots, pour vivre de nouveaux gestes qui nous permettent d'aller vers les hommes pour leur dire : "Dieu t'aime, tu es aimé d'infini, tu es le préféré de Dieu, tu as une valeur infinie dont toi-même ne mesurera jamais l'énormité. Tu comptes tellement aux yeux de Dieu qu'il a donné sa vie pour toi. Tu es un prince, tu es une princesse sous les haillons de tes pauvretés, et je veux t'aimer plus que tout au monde, parce que tu as le prix même de l'amour que Dieu te porte".
Voilà pourquoi nous nous sommes réunis et voilà avec quelle force et quelle certitude nouvelle nous allons partir maintenant vers tous les hommes nos frères, tous aimés de Dieu, et pour le leur annoncer d'une manière plus brûlante encore !
Alors nous serons précieux pour les vrais pauvres, pour ceux qui ont atteint l'ultime profondeur de l'humilité, ceux qui n'osent même plus mendier la confiance des autres, parce que d'abord eux-mêmes ils ont perdu confiance en eux-mêmes. A tous les désespérés, à tous les "laissés-pour-compte" et à tous les exclus, à tous les assoiffés d'amour nous apporterons l'eau vive de la parole qui nous habite, et nous leur révélerons leur infinie valeur !
Oui, à travers nous, chrétiens, c'est Jésus qui leur dira :
- Courage, j'ai vaincu le monde
- Courage, moi, je t'aime
- Courage, pont de pécheur dans pardon qui le cherche
- Courage, nul n'est trop loin pour Dieu
- Courage, voici que je fais toutes choses nouvelles, à commencer par toi-même !
Alors, et alors seulement, nous aurons le droit de porter le beau nom de "chrétiens".
Et je n'ai rien de plus beau à souhaiter aujourd'hui, pour nous-mêmes et pour le monde.
Amen.
Retour au sommaire
Monseigneur Bernard GENOUD, à l'abbatiale de Payerne (VD), à l'occasion de la fête des Céciliennes, le 25 avril 1999
___________________________________________________
Homélie pour la messe du 4e dimanche de Pâques (année A)
Lectures bibliques : Ac 2, 14-41; 1 P 2, 20-25; Jn 10, 1-10
Chers amis, chanteuses et chanteurs,
Chers frères et sœurs qui nous écoutez sur les ondes,
Quel bel évangile que celui du bon pasteur, en cette journée mondiale de prière pour les vocations, dont nous reparlerons dimanche prochain. Celui qui entre par la porte, c'est le bon pasteur, et le portier lui ouvre, et les brebis connaissent sa voix
et elles le suivent…
Eh bien oui, chers amis chanteuses et chanteurs, cet évangile nous va particulièrement bien en ce jour de votre fête des Céciliennes.
Oui, le bon pasteur, c'est Jésus qui cherche à entrer dans les cœurs. Le portier c'est l'Eglise, les portiers, ce sont aussi vos prêtres qui n'ont d'autres désirs que d'ouvrir la porte de votre cœur pour que Jésus y entre; et cela se fait à chaque messe, à chaque célébration d'un sacrement, à chaque rencontre pastorale comme aussi dans ces temps de prières où secrètement, mais intensément, l'Eglise dans ses prêtres, ses religieux et religieuses, ses diacres, ses malades et ses personnes âgées vous dépose sur le cœur de Jésus
Et l'une des portes privilégiées par laquelle Jésus peut entrer dans le cœur des hommes, c'est la musique, et c'est là votre vocation à vous, les chanteuses et chanteurs de Dieu. Oui la musique est bien l'art le plus spirituel par lequel Dieu peut entrer dans le cœur des hommes pour y entonner le chant de son amour.
Et cela notre grand saint Nicolas de Flue l'avait bien compris dans l'une des extraordinaires visions que Dieu lui accorda. Le fragment de Lucerne nous dit : "Il lui apparut en esprit qu'un homme arrivait, vêtu en pèlerin; il avait un bâton à la main, son chapeau était attaché et pendait en arrière comme lorsqu'on est en route; et il portait un manteau. Et il reconnut en esprit que le pèlerin venait de l'Orient ou de loin. Bien qu'il ne dit rien, il venait de là où le soleil se lève en été. Et lorsque le pèlerin s'approcha, il se tint devant Nicolas et chanta ce mot : Alléluia ! Et lorsqu'il commença de chanter, le pays lui soutint la voix, et la terre et tout ce qui est entre ciel et terre lui soutinrent la voix comme les petites orgues soutiennent les grandes. Et Nicolas entendit trois mots parfaits sortir d'une unique Origine…"
Voilà votre vocation particulière de chanteuses et chanteurs de Dieu : il n'y a qu'un Alléluia, un seul vrai qui vient d'Orient, non pas simplement du côté où se lève le soleil, mais qui vient du Soleil même de Dieu. Un seul Alléluia, mais qui retentit à trois voix, comme trois mots parfaits, mais qui sortent d'une unique origine… C'est l'Alléluia même de Dieu qui d'abord est chanté par Dieu lui-même, dans la joie du cœur de Dieu qui est Père Fils et Saint Esprit. Et Dieu nous donne de le chanter avec lui parce qu'Il veut nous partager sa propre joie ! Et comme nous voudrions que la vision de Nicolas se réalise, c'est-à-dire que tout le pays, tous les pays entendent cette voix et se mettent à chanter avec Dieu, et que tout ce qui est entre ciel et terre lui soutienne la voix comme les petites orgues soutiennent les grandes (c'est-à-dire se tiennent dessous), parce qu'elles sonnent dans la même tonalité en accord parfait, c'est-à-dire : en cœur, accordées, unanimes, d'une même âme, d'une même voix, comme des harmoniques qui jaillissent d'une même note de base pour fleurir en accord parfait.
En effet, en ces temps où la guerre gronde tout près de chez nous, en ces temps où la fragile colombe de la paix, tout près de chez nous, cherche vainement un endroit où se reposer parce qu'elle ne survole que des forêts de baïonnettes, en ces temps où des hommes ne semblent encore connaître que le langage de la mitraille, il n'est pas banal justement d'être réunis au nom de l'amitié, de la beauté gratuitement cultivée, au nom de la joie de chanter, mais par-dessus tout au nom de la joie de célébrer notre Dieu, de chanter avec lui sa propre joie, son propre "Alléluia", sa propre paix qu'Il voudrait tellement nous offrir !
Voilà tout explicité votre rôle dans la liturgie, la grande louange de Dieu, cette immense passerelle de prière et de beauté qui relie la terre et le ciel. Nous avons besoin de la beauté dont vous nous comblez, nous avons besoin de vous entendre chanter les merveilles de Dieu, et nous avons besoin aussi de nous engager dans la louange, à votre suite, à notre place, mais avec vous. Vous avez à rayonner votre joie et à communiquer votre enthousiasme pour que d'une même voix, le peuple chrétien, avec vous, s'élève vers son Seigneur dans l'éternel "Alléluia" de sa divinité. Alors vous serez pour nous des portes grandes ouvertes sur l'éternelle splendeur de Dieu.
Oui, votre mission est grande, mes chers amis ! Mais pour cela il faut d'abord que vous, les Céciliennes, vous qui avez une part directe et essentielle dans la liturgie même de notre foi, il faut que d'abord vous soyez des foyers de charité, d'amour, de vérité et de joie de vivre ! Et cela n'est pas de moi : c'est tout le message que le Christ vous adresse dans l'évangile de ce jour : il faut que la porte s'ouvre pour que les brebis reconnaissent la voix du berger. Il faut donc que cette qualité de charité et cette option pour la beauté soient le ciment de nos Céciliennes. C'est la condition absolue de votre mission qui est de rayonner la foi, d'ouvrir la porte des cœurs et de chanter, comme en écho, l'Alléluia même de Dieu. C'est à cette condition que vous répondrez à l'attente de ceux qui vous écoutent, et que vous les entraînerez dans le sillage de votre louange. Sinon, ce n'est pas de la beauté que vous offririez, mais un mensonge; vous ne feriez pas prier, vous scandaliseriez.
Oui mes amis, vous avez à revêtir la parole de Dieu d'un vêtement de musique; vous l'habillez de splendeur, non pas qu'elle ait besoin d'être embellie, mais pour la rendre plus accessible à notre pauvre cœur d'homme. Et par là même, vous ouvrez la porte du cœur de ceux qui vous écoutent et vous les invitez à chanter avec vous. En les soutenant de votre voix, vous les soulevez dans une coupe de lumière pour les déposer sur le cœur de Dieu. Quelle est belle votre mission, chers amis chanteuses et chanteurs ! Mais pour cela vous devez d'abord réfléchir, méditer, prier, ruminer cette parole, pour ensuite confectionner l'écrin de musique dans lequel la parole de Dieu peut fulgurer; votre musique devient alors l'ostensoir de cette parole de Dieu qui doit compter par-dessus tout.
Revêtir la parole de Dieu… Quelle confiance de la part de Dieu, mais aussi quelle responsabilité. Et c'est vrai : l'ostensoir doit être splendide, mais c'est l'Eucharistie que l'on adore; la musique doit être parfaite, mais c'est la parole de Dieu qui doit passer pour toucher le cœur des fidèles, les entraîner dans sa louange et les sauver. Alors, si vous êtes fidèles à cette vocation, alors vous entendrez un jour la béatitude des chanteurs car c'est le Christ lui-même, la parole de Dieu, le bon Pasteur qui vous dira : J'étais nu, et tu m'as vêtu… entre dans la joie de ton Maître ! Et vous pourrez alors, enfin et pour toujours, chanter et danser l'éternel Alléluia de Dieu !
Je n'ai rien de plus beau à vous souhaiter aujourd'hui : que Dieu soit lui-même votre récompense.
Retour au sommaire
Homélie pour la messe du 3e dimanche de Pâques (année A)
Lectures bibliques : Ac 2, 14-33; 1 P 1, 17-21; Lc 24, 13-35
Deux disciples faisaient route de Jérusalem vers un village : Emmaüs.
Mes frères, mes sœurs,
J'aime beaucoup rapprocher ce texte, propre à saint Luc, d'un autre texte du même évangéliste, celui de la descente d'un homme de Jérusalem à Jéricho. Tous les deux sont révélateurs d'une situation limite : mort-vie; risque de mort, chance de vie.
Une vie offerte à un homme sans nom, gisant au bas d'une route, sur le point de mourir, vu par un prêtre et un lévite et laissé dans son sang, un homme recueilli par un Samaritain qui le regarde, le prend, le soigne puis disparaît en laissant à l'aubergiste de quoi subvenir à sa mise sur pieds. Quelle rencontre salutaire, quels merveilleux signes de charité, dans la discrétion.
Une vie nouvelle accordée à deux hommes faisant route vers Emmaüs, morts psychologiquement et moralement après avoir perdu celui en qui ils avaient mis leur espérance. Deux hommes rencontrés par Jésus qui passe, soigne leurs blessures, éclaire leur intelligence, et leur offre sa présence, autour d'une table, dans un signe : le pain rompu… puis disparaît à leurs yeux. Quelle rencontre salutaire, quel merveilleux signe d'espérance.
Secouru par le samaritain, l'homme qui descend de Jérusalem à Jéricho sera guéri avec de l'huile et du vin versé sur ses plaies.
Rejoints par Jésus, les disciples d'Emmaüs seront soignés par la parole même de Dieu. Parole de Dieu qui agit à la manière d'un massage cardiaque… Notre cœur n'était-il pas tout brûlant, alors qu'il nous parlait en chemin.
Jésus chemine… il rejoint des êtres abattus, des hommes à demi-morts ! Ils ont beau marcher et se porter assez bien sur leurs jambes, en réalité ils ne vivent plus, ils sont comme emmurés vivants dans leurs idées. Leur espérance est morte, et eux avec elle. Et nous qui espérions qu'il serait le libérateur d'Israël. Emmurés dans leurs idées, leurs idées trop à eux, trop petites, ils ne peuvent vivre que la déception. Jésus est mort et quand on est mort, on est bien mort ! Jésus c'est fini. Es-tu le seul étranger qui ne sache pas que c'est fini ? disent-ils à celui qui marche à leur côté, mais qu'ils ne reconnaissent pas.
Certes les écritures disent autre chose, mais pour eux c'est fini. Leur idée à eux est plus forte que la Bible. D'ailleurs comment se représenter autre chose ? Comment croire autre chose que ce qui a été vu ? Jésus, ils l'ont vu impuissant, livré au bon plaisir des bourreaux et cloué sur le bois comme un brigand.
Au soir de Pâques, Jésus fait route avec les disciples d'Emmaüs, il balise, il trace un chemin apparemment très court, mais si souvent impraticable : le chemin qui va de la tête au cœur, du cœur à la tête. O cœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu'ont annoncé les prophètes.
De la tête au cœur, il n'y a que quelques centimètres, c'est peu, mais trop souvent cette distance si courte est obstruée, tellement obstruée qu'elle empêche toute communication vitale.
Jésus en pédagogue, en médecin tente l'opération la plus difficile : la connexion cœur-intelligence afin que, comme il est dit dans le psaume 84, l'amour et la vérité se rencontrent. En bon chirurgien, Jésus ne néglige pas les préparations, il prend tout son temps. Il met ses patients en confiance, il réchauffe leur cœur; en bon pédagogue, il reprend les passages de l'écriture les uns après les autres - et il y en
a - : le chant du serviteur souffrant chez Isaïe, les psaumes - plus particulièrement le psaume 21 - et certainement aussi quelques-unes de ses prédications.
A la croisée des chemins, la balle est dans le camp de ces hommes aux cœurs réchauffés et aux intelligences éclairées… il ne leur reste plus qu'à dire le mot de passe : reste avec nous, mot de l'accueil qui donnera à ces compagnons la grâce de reconnaître leur hôte à la fraction du pain.
La guérison est totale, l'espérance est née, la vie reprend, pas comme avant, mais bien plus belle. Au contact du vivant, ils se sentent revivre. Ils ne regardent plus par terre, la tombe n'a plus le dernier mot.
A la manière de Marie, remplie de l'Esprit Saint qui se rend chez sa cousine Elisabeth, les disciples d'Emmaüs deviennent porteurs du message de vie.
En fait, sommes-nous si différents des deux disciples d'Emmaüs ? Nous aussi nous doutons. Nous ne doutons peut-être pas de Dieu, mais du sens de la vie, de la résurrection. Et douter de la résurrection, c'est croire à la mort, ni plus ni moins, oui à la mort comme toute puissante, à la mort comme fin ultime des choses et de l'homme ! Mais pour quelles raisons doutons-nous de la résurrection ? Et bien, parce qu'elle ne va pas avec ce que nous voyons. Pourtant ce que nous voyons n'est-ce pas peu de chose à côté de ce qui existe. Il y a beaucoup de choses qui n'entrent pas dans nos idées, dans nos manières de voir… Mais aujourd'hui, comme au soir de Pâques, Jésus passe dans nos vies, saurons-nous accueillir celui qui a tant de choses à nous révéler ?
Certes, dans le texte on parle d'hommes sur une route rejoints par Jésus ! S'ils se sont rejoints n'est-ce pas parce qu'ils cheminaient sur la même route…
Baptisés, ressuscités avec le Christ, il serait bon d'y revenir à cette question : prenons-nous la bonne route, la route du Christ ou une autre ? Une route balisée par sa parole et par les nombreux signes de sa présence que sont les sacrements. Sur une route bien balisée, on peut avancer sans crainte, même dans la nuit ou dans le brouillard; dans les nuits et les brouillards de nos vies quotidiennes. N'est-ce pas sur sa route qu'on aura le plus de chance de le rencontrer pour lui dire le mot de passe : reste avec nous, afin de devenir comme les disciples d'Emmaüs, des vivants, apôtres du Ressuscité, porteurs d'un message de paix et d'amour dans un monde où tant d'hommes ne connaissent que les mots : guerre, haine et déportation…
Retour au sommaire
Homélie pour la messe du 5e dimanche du Carême (année A)
Lectures bibliques : Ez 37, 12-14; Rm 8, 8-11; Jn 11, 1-45
Chers frères et sœurs et vous toutes et tous qui êtes à l'écoute,
Alors que nous nous réjouissons ce matin de l'exploit de Bertrand Piccard et Brian Jones qui ont posé leur ballon en Egypte après avoir fait le tour du monde, le désespoir est très présent et parfois très grand pour beaucoup de gens aujourd'hui. Ils se sentent comme enfermés dans leur tombeau, sans issue possible. Qui de nous n'est pas en relation avec des gens désespérés, exprimant un profond découragement atteints qu'ils sont par toute sorte de malheurs, qui se nomment perte d'un être cher, atteinte grave à
la santé, mais aussi mépris, humiliation, exclusion, chômage, précarité et j'en passe. Et le travail, ce droit pour tous qui n'en
est plus un pour beaucoup, est devenu trop souvent objet d'exploitation au lieu d'être un moyen de réalisation de soi et d'humanisation. Et quand par-dessus tout, on ne se sent plus capable de s'en sortir ?
On se sent proche des exilés de Babylone dont il est question dans la première lecture. Ils disent : Nos ossements sont desséchés, notre espérance a disparu, nous sommes en pièces. Le Seigneur, par la voix du prophète Ezéchiel ne conteste pas la réalité présente. Mais il s'engage à changer les choses : Vous saurez que je suis le Seigneur, quand j'ouvrirai vos tombeaux et vous en ferai sortir, ô mon peuple. Et il mettra en chacun un esprit nouveau qui le fera vivre, car il est le Dieu de la vie et il ne peut laisser son peuple à la mort.
Proche de ce peuple, est ce jeune montheysan, sans travail, dont nous trouvons la prière dans le calendrier de carême précisément à la page de ce dimanche 21 mars : "Seigneur Jésus, tu vois notre misère, viens en aide à notre incapacité et à notre faiblesse, donne-nous de garder l'espérance de ton amour".
Le cri de Marthe, la sœur de Lazare, est également marqué du poids de la douleur : Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. L'interpellation de Marthe se comprend. Bien que la mort soit inéluctable, on voudrait l'éloigner, la retarder le plus possible. Marthe cependant croit que l'espoir n'a pas disparu : Mais je sais que maintenant encore Dieu t'accordera tout ce que tu lui demanderas, dit-elle à Jésus qui la rassure, en affirmant : Ton frère ressuscitera. Se référant à son savoir, elle ajoute : Je sais qu'il ressuscitera au dernier jour, à la résurrection. La foi est plus qu'un savoir. Dans sa réponse Jésus introduit un changement radical de perspective. Il parle au présent : Je suis la résurrection et la vie. Qui croit en moi, même s'il meurt vivra et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais.
Par cette déclaration, Jésus affirme le présent en position dominante sur le passé et l'avenir. La vie annoncée concerne tous les temps, le temps de la vie comme le temps de la mort. Qu'il vive ou qu'il meure celui qui croit vivra, à partir du moment qu'il croit. Au cours des dimanches de notre montée vers Pâques, toujours la même question, celle de la foi, que ce soit à la Samaritaine, à l'aveugle de naissance les deux dimanches précédents, et, aujourd'hui, à Marthe la sœur de Lazare. Jésus
est une question pour notre foi. Croyons-nous qu'il est créateur
de vie parce qu'il est amour, plus encore, détenteur de vie parce qu'il est la vie ? La résurrection de Lazare n'est pas le centre de ce récit. Ce qui est central c'est de croire en celui qui est la vie. Là est la source de notre amour et de notre espérance.
La tenture de carême ouvre un espace de vie et d'espérance dans la présentation d'un monde fortement marqué par des conditions de travail et des pratiques économiques qui abîment ou détruisent l'être humain. En bas à droite, les deux artistes brésiliens, sur un fond plus clair, plus gai, ont placé des outils, un crayon, un pinceau, de la peinture. Pas de présence humaine, pas encore du moins, pourtant tous et toutes sont appelés. Car le travail est là qui attend. Le monde est inachevé. Nombre de femmes et d'hommes aimeraient entendre l'appel que Jésus adresse au tombeau : Lazare viens dehors ! Ils aimeraient bien voir se réaliser la parole d'Ezéchiel le prophète : Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai sortir, ô mon peuple, tout ce peuple qui se sent enfermé dans les limites de la précarité ou ayant perdu le droit d'être des gens comme les autres. Mais comme Marthe et Marie, nous faisons l'expérience d'une absence, d'une absence qui se prolonge. A la présence de Jésus, souhaitée par les deux sœurs comme preuve de son amour pour leur frère Lazare, il oppose
son absence comme nécessaire à l'acte de croire. Jésus n'est jamais où il veut qu'on l'attende. Mais il demeure notre espérance, même s'il n'a pas été là au bon moment. Et quand est-ce le bon moment ? Il s'avère que pour Jésus, le bon moment est fait de retard. Pour le maître de la vie et de la mort, jamais rien n'est définitivement perdu. Jésus n'a-t-il pas dit à ses disciples qui pensaient que Lazare sommeillait : Lazare est mort, et je me réjouis pour vous de n'avoir pas été là-bas, afin que vous croyiez.
Toute l'action de Jésus a pour but l'acte de croire. Il est si impor-tant que les disciples croient, que leur foi grandisse au moment tout proche de la passion, de la mort et de la résurrection. Car la résurrection de Lazare déclenche le drame final. Ce dernier signe que Jésus accomplit parmi les hommes provoque immédiatement la réunion en conseil des grands prêtres et des pharisiens où sera décidée la condamnation de Jésus et peu après de Lazare. Les grands prêtres, écrit l'évangéliste Jean au chapitre 12, décidèrent de tuer aussi Lazare parce que beaucoup de Juifs, à cause de lui, s'en allaient et croyaient en Jésus. Singulière résurrection qui place les principaux intéressés, l'auteur Jésus et Lazare le bénéficiaire entre la vie et la mort. Et la foi est capitale, elle fait traverser la mort, le désir de vivre l'emporte. C'est par cette foi que les disciples ont poursuivi l'œuvre commencée avec Jésus devenu absent.
Au centre de la tenture de carême, une zone dorée, éclairée, qui fait penser à une lumière, la lumière du Verbe incarné, lumière
de l'Emmnanuel, Dieu avec nous. Elle est venue luire dans les ténèbres, lumière rejetée mais qui n'en finit pas de se rallumer, de ressusciter.
Tant de forces de mort, de ténèbres sont à l'œuvre aujourd'hui, disions-nous. Leur résister est urgent. Jésus demande qu'on enlève la pierre du tombeau pour appeler Lazare afin qu'il entende son appel, sa parole. Que de pierres à enlever dans nos vies et autour de nous afin que les appels à la solidarité soient entendus. Nous trouvons de bonnes raisons à ne pas nous engager, à ne pas participer aux actions qui nous sont proposées. Les "à quoi ça sert", les "on ne peut rien faire" démobilisants nous rendent sourds et passifs.
Que l'accueil et la méditation des textes de l'évangéliste Jean au rendez-vous de ces dimanches de carême réveillent la foi de notre baptême, comme l'appel de Jésus a fait se lever et sortir Lazare du tombeau. Que ce même appel nous fasse sortir du tombeau de nos peurs, de nos hésitations pour rejoindre les chantiers de la solidarité et du partage.
Amen.
Retour au sommaire
Abbé Guy OBERSON, à la paroisse St-François, Renens (VD), le 14 mars 1999
___________________________________________________
Homélie pour la messe du 4e dimanche du Carême (année A)
Lectures bibliques : 1 S 16, 1-13a; Ep 5, 8-14; Jn 9, 1-41
Chers frères et sœurs et vous toutes et tous qui êtes à l'écoute,
Une seule lecture dans cette liturgie de ce quatrième dimanche de carême : nous avons choisi d'accueillir dans son intégralité le récit de la guérison de l'aveugle de naissance au chapitre 9 de saint Jean. Il nous ouvre à une très large et profonde réflexion. Comme la rencontre entre Jésus et la Samaritaine, celle de l'aveugle-né a une portée baptismale. Le récit de dimanche dernier nous a invités à réveiller en nous l'eau vive de notre baptême, celui de ce dimanche porte sur la lumière. Par notre baptême, nous sommes devenus membres du Christ "Lumière du monde".
Les péripéties qui ponctuent le parcours de l'aveugle devenu voyant le conduisent à l'acte de foi qui le rattache au Christ. Sur ce chemin de croyant, Jésus prend les initiatives déterminantes. Sans que l'aveugle ne demande quoi que ce soit, Jésus crache sur le sol et avec la salive fait de la boue qu'il applique sur ses yeux en lui demandant d'aller se laver à la piscine de Siloé. Comme le Créateur à l'origine, il prend de la boue, de la terre, pour créer un homme nouveau. Après que les pharisiens eurent jeté dehors, expulsé l'aveugle, c'est à nouveau Jésus qui vient le trouver pour l'introduire dans l'acte de foi : Crois-tu au Fils de l'homme ? lui demanda-t-il. Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? demanda l'homme. Jésus déclara : Tu le vois, et c'est lui qui te parle. Je crois Seigneur, répondit l'aveugle devenu voyant et croyant, et, il se prosterna devant lui.
Recouvrer la vue et devenir croyant après bien des épreuves y compris celle de l'exclusion, c'est le parcours de cet homme. Ainsi se réalise la déclaration de Jésus faite tout au début aux disciples, répondant à leur question : Pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Est-ce lui qui a péché ou bien ses parents ? Jésus déclara : Ni lui, ni ses parents. Mais l'action de Dieu devait se manifester en lui. Il nous faut réaliser l'action de celui qui m'a envoyé. A partir de l'aveuglement de cet homme commence l'œuvre de Dieu, la manifestation de ses œuvres. Et pas seulement parce qu'il recouvre la vue. C'est la totalité du cheminement de l'aveugle jusqu'à la reconnaissance du Fils de l'homme dans la foi qui constitue l'œuvre en cause. Quelle est donc cette œuvre de Dieu ? Au chapitre 6 de saint Jean, les disciples demandent à Jésus : Que devons-nous faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? Jésus leur répond : L'œuvre de Dieu, c'est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé. Telle est bien l'œuvre qui s'est accomplie dans cet homme. Au terme de son parcours initiatique il confesse sa foi au Fils de l'homme.
Les pharisiens au contraire, demeurent dans l'incroyance. Ancrés dans leur certitude, figés par les préjugés religieux, notamment la loi immuable du sabbat - c'est le jour où Jésus mit de la boue sur les yeux de l'aveugle et l'envoya se laver à la piscine - enfermés dans bien d'autres immobilismes, ils excluent et l'homme devenu voyant, et Jésus, les accusant l'un et l'autre de péché. Le péché, déclare Jésus aux pharisiens, c'est qu'ils disent nous voyons alors qu'ils ont refusé l'évidence, la guérison de l'aveugle de naissance. Refuser de voir ce qui doit être vu voilà le mal, le péché. N'est-ce pas le drame qui se joue dans notre monde et dont l'enjeu se situe au niveau des conditions de vie de millions d'êtres humains. La tenture de carême montre un immense tracteur qui avance, aveugle, courbant et écrasant tout sur son passage. Cette scène évoque des pratiques écono-miques qui laissent pour compte des millions d'êtres humains. Le monde de l'argent prend possession et fait ce qu'il veut pour amasser toujours plus d'argent. Pourtant défricher, faire produire le sol peut être considéré comme un bien et aller dans le sens du développement de la création. Mais produire et faire produire, soi-disant développer, sans que la question de l'homme soit première devient un acte de tous les risques, de tous les dérapages. Ne pas voir ce qui est évident, dire que l'on connaît les problèmes, quand des décisions capitales pour l'avenir social et économique sont prises sans que l'on donne toute la place aux réalités vitales pour les gens, est intolérable. Intolérables, les conditions d'existence de millions d'hommes, de femmes, et d'enfants en Europe, comme dans tous les autres continents, au Nord comme au Sud, qui n'ont pas accès au travail, ni aux biens nécessaires à une vie dans la dignité.
Je suis venu pour une remise en question dit Jésus dans le texte que nous avons entendu. Elle est pour tous, car, dit-il : Il nous faut réaliser l'action de celui qui m'a envoyé. Il utilise le "nous" qui implique ses disciples et tous ceux et celles qui le deviendront par le baptême au cours des siècles. Il s'agit d'œuvrer aux œuvres de celui qui a envoyé Jésus et devenir croyant en lui. Croire qu'il est possible de mettre en route des actes de solidarité qui changent des conditions de vie si inhumaines. Cette semaine, le calendrier de carême nous apprend que des milliers d'enfants qui cousent des ballons de football au Pakistan, doivent moins travailler parce que des organisations du commerce équitable achètent à meilleur prix une partie de leur production. Mais aussi partout dans le monde, de multiples initiatives, comme Jésus l'a fait à l'égard de l'aveugle-né, sont promesses d'un avenir meilleur. Des enfants en Inde créent un syndicat pour défendre leurs droits. Des paysans au Brésil s'organisent, au risque de leur vie pour occuper des terres de grandes propriétés, laissées à l'abandon. Des associations et des organisations diverses réclament un partage du travail et une autre redistribution des richesses. Des voix autorisées réclament une taxe sur la spéculation financière internationale. Partout des hommes et des femmes se mettent ensemble pour échanger leur savoir, pour vivre la solidarité.
Voir ce qu'il faut voir, c'est le travail de ceux qui cherchent à mettre en lumière les comportements des pays et des institutions qui favorisent l'oppression. Le parcours de l'aveugle devenu voyant l'a conduit à croire au Fils de l'homme venu en ce monde pour une remise en question et pour réaliser l'action du Père qui l'a envoyé. La foi de notre baptême, nous conduira-t-elle à croire qu'a sa suite nous avons à prendre toute notre part, à sonœuvre de libération pour tous les hommes. C'est l'œuvre du Père que nous avons à manifester.
Amen.
Retour au sommaire
Abbé Guy OBERSON, à la paroisse St-François, Renens (VD), le 7 mars 1999
___________________________________________________
Homélie pour la messe du 3e dimanche du Carême (année A)
Lectures bibliques : Ex 17, 3-7; Rm 5, 1-8; Jn 4, 5-42
Chers frères et sœurs et vous toutes et tous qui êtes à l'écoute,
Une femme dont on ne dit pas le nom, une Samaritaine, un homme fatigué, Jésus qui s'arrête près du puits de Jacob. C'est là que se rencontrent ces deux personnes. En effet, Jésus et son groupe, pour aller de la Galilée à Jérusalem ont choisi de passer par la Samarie. C'est le chemin le plus court, mais le plus risqué. Il faut traverser un pays hostile. Juifs et Samaritains ne se parlent pas. Ils se haïssent. Parfois même, ils se battent entre eux. C'est une vieille histoire. Depuis neuf siècles, les Samaritains ne se rendent plus au temple de Jérusalem. Ils adorent Dieu sur une montagne, le Mont Garizim. Ils ont leurs prêtres, leur loi, leurs lieux de prières. Les Juifs les regardent comme un "peuple stupide" comme il est écrit dans un livre de l'Ancien Testament, l'Ecclésiastique.
En traversant la Samarie, Jésus pose un acte dont l'évangéliste Jean s'est souvenu dans le récit de ce dimanche. Un récit plutôt long, la liturgie l'a amputé de plusieurs versets. Nous pouvons le lire dans sa totalité au chapitre 4 de l'évangile de Jean. On y découvre Jésus s'adressant à une habitante de ce pays, la Samarie. De la part d'un Juif, depuis des siècles, ça ne se fait pas. Il parle à une femme. Cela se fait encore moins. Il lui demande un service, de lui puiser de l'eau. Les disciples sont stupéfaits, mais cette Samaritaine, puis les Samaritains, ses concitoyens, écoutent la parole de Jésus.
Ce que fait Jésus est difficile. L'évangéliste nous le dit en précisant que les Juifs ne veulent rien avoir en commun avec les Samaritains. Jésus a fait tomber la barrière qui sépare depuis des siècles ces deux peuples. Il le fait à partir de sa fatigue et de sa soif. Il prend l'initiative et le risque de s'adresser à cette femme qui vient pour tout autre chose, pour puiser de l'eau : Donne-moi à boire, lui dit-il. Grand est l'étonnement de la femme pour les raisons que nous savons. Mais à partir de cette demande, un dialogue s'enchaîne par lequel Jésus et cette femme se disent qui ils sont en vérité. Elle, la femme aux cinq maris, avec ses questions et ses déclarations au sujet de lui Jésus, un prophète, le messie qu'on appelle Christ, et même le Sauveur du monde. Lui que beaucoup de Samaritains de cette ville de Sykar viendront rencontrer sur la parole de la femme; ils l'entendront et eux aussi croiront à cause de ses propres paroles.
Le climat n'est pas le même dans la première lecture de ce dimanche. L'heure est au découragement. Le peuple qui campait dans le désert a soif, il récrimine contre Dieu et contre Moïse. Le doute l'assaille et il se demande : Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous ou bien n'y est-il pas ? Dans notre monde en crise où tant d'incertitudes, tant d'insécurité, pèsent sur un grand nombre, ne sachant plus de quoi sera fait demain, n'est-ce pas le doute qui s'installe. Nous aurions de bonnes raisons de récriminer, d'accuser ceci ou cela, ceux-ci ou ceux-là, sans nous interroger sur ce que nous pouvons entreprendre pour redonner courage et espoir. Avec le récit de la Samaritaine nous sommes invités à nous rappeler l'eau de notre baptême, eau jaillissante en vie éternelle. Une eau qui nous revitalise sans cesse pour répondre activement à nos soifs et à celles de nos frères. Et l'une des plus pressantes est bien cette soif de communication, de relation et de réconciliation.
Ceux qui auscultent notre société, les sociologues, nous parlent le plus souvent d'une société éclatée en mettant en évidence de profondes fractures comme celle qui sépare riches et pauvres. Le monde du travail n'échappe pas à cet éclatement. Son organisation s'est profondément modifiée. Le lieu du travail, l'atelier, l'usine, le bureau, n'est plus le lieu de la socialisation où se nouent de solides et durables relations, et cela pour un nombre toujours plus grand de travailleurs.
Ils sont de plus en plus isolés et individualisés par différentes pratiques qui se nomment flexibilité, horaire à la carte, travail sur appel, technologies nouvelles et autres innovations, pas au travail seulement, mais dans toute la vie sociale.
La tenture de carême évoque brutalement ce monde du travail sans visage où seul compte ce qui est productif. Sur le flanc gauche des mains énormes, massives, des doigts accrochés à un clavier d'ordinateur, l'index d'une main pressant un bouton, et un seul travailleur, les mains sur le dos, le regard fixe. Où sont les corps et les têtes interroge la méditation qui accompagne cette vision du travail, où sont les yeux et les oreilles, où sont les visages, où sont les hommes ? Tout cela fonctionne sans tête et sans cœur. Un tapis roulant alimente le monde d'une multitude de caisses, plutôt le monde qui peut payer, le monde riche et les dollars, les marks et les francs tombent dru tels une pluie d'orage, les uns devenant toujours plus riches et une grande masse toujours plus pauvre, même s'ils travaillent plus qu'à plein temps. Une enquête récente dans notre pays, nous le révèle. Ce monde-là ne laisse pas de place à l'humain, à la convivialité. Chacun à son écran, à sa machine, à sa place, place à défendre envers et contre tout, surtout contre l'autre qui devient par la force des choses un concurrent redoutable, d'autant plus, s'il n'est pas des nôtres, s'il est étranger.
Concurrence et compétitivité viennent à bout de ceux qui voudraient donner un visage humain au travail, comme le désert pourrait décourager le peuple hébreu en marche vers sa libération. Tel ce chef d'entreprise qui s'exprime dans le calendrier de carême en page du 2 mars : "C'est un système de fous où l'on va mettre toute une partie de la population au chômage et la remplacer par des robots". Plus encore, dans la vie intime et affective, on apprend les techniques pour la communication avec son conjoint et, dans l'univers familial, chacun, chacune passe un temps considérable devant son écran de TV ou d'Internet, ces engins de l'autoroute de la communication dit-on. Mais où est-il le visage, le regard du compagnon ou de la compagne de vie, cet être irremplaçable. Car dit Dieu à l'origine : Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Dans notre société brisée que devient cette vérité originelle ?
Où dont est-il le puits de Jacob, lieu de la rencontre, du dialogue qui font tomber les barrières séculaires entre les peuples et ouvrent des chemins de reconnaissance mutuelle source de paix et de partage. Où donc est le rocher duquel jaillit l'eau vivifiante qui redonne espoir au peuple hébreu dans sa traversée du désert. Dans ce monde brisé, dans nos déserts de solitude et d'égare-ments il est temps de réveiller l'eau vive de notre baptême, de faire de nos communautés des espaces ouverts à tous, lieux de prise de parole, lieux d'écoute où tombent les barrières de toutes sortes, y compris celles de nos écrans dits de communication. Que deviennent possibles la parole, la communication, le débat, démarches constitutives de la naissance et de la croissance d'un peuple solidaire. Que les muets parlent, que les cris d'appel à la vie, les cris des pauvres, des réduits au silence trouvent des espaces d'expression et d'écoute en vue de mises en route transformatrices. Que nos communautés deviennent ces lieux, ces puits inépuisables de solidarité, de partage et de justice où tout homme, toute femme, tout enfant y trouve une raison d'espérer et de croire.
Amen.
Retour au sommaire
Abbé Guy OBERSON, à la paroisse St-François, Renens (VD), le 28 février 1999
___________________________________________________
Homélie pour la messe du 2e dimanche du Carême (année A)
Lectures bibliques : Gn 12, 1-4; 2Tm 1, 8-10; Mt 17, 1-9
Chers frères et sœurs et vous toutes et tous qui êtes à l'écoute,
L'événement biblique qui précède l'appel d'Abraham nous est bien connu. Il s'agit de l'histoire de la Tour de Babel qui se termine dans la confusion des langues et par la division et la dispersion des hommes. Sur la tenture de carême, les deux artistes brésiliens ont évoqué ce monde divisé, des immenses tours que frôle un satellite, signe de la réussite et de la puissance technologique et économique et, devant, le temple de la consommation. Tout autour, l'autre monde, les étals et les baraques des pauvres. On y est à l'étroit. C'est là qu'échouent celles et ceux à qui manquent l'argent et l'instruction pour entrer au Babel des gratte- ciel et du temple de la consommation. Un monde intolérable, sans pitié. Un monde à refaire autrement, un monde à transfigurer, une humanité à transfigurer comme les trois disciples en ont la première vision sur la montagne, voyant Jésus resplendissant comme le soleil.
Avec l'appel d'Abraham, Dieu prend l'initiative de recréer cette humanité déchue par la faute originelle de l'homme et de la femme. En bon pédagogue, il se met à l'œuvre en s'adressant à un homme précis, Abraham. L'appel est clair : "Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t'indiquerai", Les historiens donnent de bonnes raisons à ce départ. Au 19ème siècle avant J.-C., une crise économique et de grands bouleversements politiques marquent la région. Ur en Chaldée, où séjourne Abraham et son clan passe sous une domination étrangère. Les terres sont enlevées au semi-nomades auxquels appartient Abraham et des impôts exorbitants sont prélevés. Dieu fait entendre son appel au cœur des conditions de vie des hommes. Il en fut de même pour le peuple hébreu en Egypte : il appela Moïse pour qu'il fasse quitter ce pays d'esclavage par son peuple.
Quitter, n'est-ce pas là une démarche nécessaire à l'avènement d'une vie nouvelle, d'une histoire nouvelle, d'un peuple nouveau, pour Abraham, d'une humanité nouvelle. En quittant son pays, il laisse plus qu'une terre, il prend ses distances par rapport à un mode de vie, à des habitudes, à des relations, à des personnes. Il est en passe de devenir un homme différent, un croyant qui mise sur la parole d'un autre, la parole de son Dieu. Ce Dieu peut alors lui parler et lui communiquer la promesse qui va commencer à se réaliser malgré d'évidentes contradictions : promesse d'une terre alors qu'il est nomade, promesse d'une descendance alors que sa femme est stérile, et don de la bénédiction pour lui et pour toutes les familles de la terre. La bénédiction dont nous mesurons mal toute la portée. Ce n'est pas un simple rituel. C'est bien plus, c'est Dieu qui s'engage à donner tout ce qu'il faut au bénéficiaire de la bénédiction afin que se réalise la promesse. Et l'envoi par Dieu de son propre Fils est le don le plus haut, fruit de la bénédiction.
La promesse faite à Abraham est pour nous aujourd'hui. Par la vie, la mort et la résurrection de Notre Seigneur Jésus-Christ, elle est toujours à l'œuvre. Chaque homme sur cette terre en est le bénéficiaire, appelé à recevoir la vie, et la vie en abondance. Et c'est au cœur de la vie réelle, économique et sociale que la promesse prend forme. Et les hommes de ce temps n'ont-ils pas à quitter certaines pratiques économiques, sociales, politiques, une certaine organisation de notre société afin que tous les hommes puissent accéder à une vie digne, notamment en ce qui concerne l'organisation de l'activité humaine, si importante pour que chaque être humain trouve sa place sur cette terre.
A l'évidence, le travail vit de grands changements. Nombre de titres de livres ou d'articles sont évocateurs : le temps de travail en miette, réinventer le travail, partage du travail, aménagement et réduction du temps de travail, travailler pour vivre, et j'en passe, la liste peut être très longue. Ce n'est pas le lieu de nous attarder sur toutes ces propositions. Essayons plutôt de retenir quelques questions que nous inspirent les textes bibliques de ce dimanche pour aller dans la direction des changements nécessaires. Qu'aurions-nous à quitter, à changer afin que soit possible un partage des immenses richesses produites par l'activité humaine et grâce aux nouvelles technologies ? Sommes-nous ouverts à d'autres modes de répartition du travail, à d'autres manières de travailler qui puissent offrir à chacun une activité humaine qui lui permette d'être reconnu et de vivre dignement.
Jésus, lors de la transfiguration évoque le personnage de Moïse qui, sur la montagne a reçu pour le peuple les dix commandements, les dix paroles : sont- elles encore notre référence pour nous guider dans la réalisation d'une société de justice et de respect d'autrui, pour donner un visage humain à notre société ? Jésus s'entretient également avec Elie : il est de la lignée des prophètes : quelle écoute prêtons-nous aux prophètes de notre temps, et, parmi eux, à des personnes durement touchées, des chômeurs, des petites gens qui disent des choses essentielles pour un avenir et un développement durable et pour tous.
Faire advenir un monde nouveau ne va pas sans peine. L'apôtre Paul exhorte son ami Timothée ainsi : "Prends ta part de souffrance pour l'annonce de l'Evangile". Pas question bien sûr de demander à ceux qui sont victimes de l'injustice de se résigner. Mais quelle part avons-nous à prendre pour plus de partage et de solidarité ? Comme les trois disciples présents à la transfiguration, nous faisons l'expérience que l'engagement contre le mal pour un monde nouveau passe par le chemin risqué d'Abraham et des prophètes, et par celui que Jésus a suivi, celui de la croix. Il est aussi chemin de vie, il est celui de la résurrection.
Des traces de ce monde nouveau et solidaire, nous en rencontrons et nous pouvons contribuer à en produire de nouvelles. En feuilletant les pages de cette semaine dans le calendrier de carême, nous rencontrons Claude qui retrouve une raison de vivre en participant au groupe des chômeurs, parce qu'il s'y sent utile. Un chômeur de notre région s'y est exprimé : "Le chômage m'a permis de relativiser notre matérialisme. Auparavant nous allions souvent au restaurant. Maintenant, nous invitons les amis à la maison. On dépense moins et l'on a des relations plus profondes". Grâce à l'aide de "Pain pour le prochain", des jeunes du Zimbabwe apprennent un métier. "Conformément aux principes du projet, dit EMMA, je transmettrai mon savoir à de plus jeunes que moi, apportant ainsi ma contribution à la lutte contre la pauvreté et pour la dignité".
Vendredi dernier, était lancée l'action nationale pour des habits produits dans la dignité. Nous trouvons à la dernière page du calendrier de carême ce qu'il faut pour y participer. Des milliers de travailleuses du textile attendent notre action. Chaque acte de solidarité est un pas vers un monde nouveau. Dieu nous y appelle et nous invite à quitter ce qui nous empêche d'y apporter notre part.
Abbé Guy OBERSON, à la paroisse St-François, Renens (VD), le 21 février 1999
___________________________________________________
Homélie pour la messe du 1er dimanche du Carême (année A)
Lectures bibliques : Gn 2, 7…3, 7; Rm 5, 12-19; Mt 4, 1-11
Chers frères et sœurs et vous toutes et tous qui êtes à l'écoute,
Nous entrons en carême, nous commençons notre marche et notre montée vers Pâques, vers la célébration de la mort et de la résurrection de notre Seigneur Jésus-Christ. Dès aujourd'hui, nous voulons nous y préparer. Qui dit montée, dit nécessairement chemin à parcourir et parfois difficile. Comme des alpinistes, nous avons à nous équiper pour parvenir à ce sommet de la célébration de notre foi qu'est la Pâque de Jésus, devenue la Pâque de celles et ceux qui croient en lui.
Pour nous guider et nous soutenir dans cette marche de 40 jours, divers moyens sont à notre disposition.
En premier lieu la Parole de Dieu que nous entendons chaque dimanche et que nous méditons. Mais aussi le thème qui nous est proposé par lesœuvres d'entraide des Eglises catholique et protestante, l'Action de Carême et Pain pour le prochain.
La campagne œcuménique de cette année s'intitule : "la solidarité crée l'emploi". Par ce thème, trois exigences centrales nous invitent à la réflexion et à l'action, disons-le, à la solidarité : du travail pour tous, la garantie des moyens de subsistance pour tous et la dignité pour tous. Le "pour tous" montre bien qu'il s'agit de prendre en compte les exclus, les gens durement atteints par la précarité dans divers pays du monde, comme chez nous. Il n'est pas question de mettre en concurrence les gens dans le besoin. La traditionnelle pochette nous rappelle tout au long du carême l'importance du partage. Le calendrier est à notre disposition dans nos paroisses. Dans nos églises ou nos lieux de réunion, la tenture réalisée par deux artistes brésiliens constitue un excellent support pour la réflexion.
En ce premier dimanche de carême, la liturgie parle de deux commencements : celui de l'humanité par le récit de la Genèse et le commencement de la vie publique de Jésus par le récit des tentations en saint Matthieu.
La première lecture nous conduit aux origines de l'humanité. Dieu modèle l'homme avec la poussière tirée du sol et lui insuffle le souffle de vie pour en faire un être vivant. Dieu place l'homme dans un jardin fait tout exprès. Il reçoit pour tâche de le travailler, de le cultiver et de l'entretenir. Donc avant la chute originelle, avant que la femme et l'homme ne se laissent tromper par le serpent, le travail incombait à tout être humain. Le travail n'est pas, comme nous le pensons souvent, une punition en conséquence de la faute originelle. Il est dès le début partie intégrante de la condition humaine. Dieu a voulu dès l'origine faire de l'homme son associé dans la création. Il a pour mission de la poursuivre. Il y a sa place d'acteur. Après la faute, le travail deviendra source de souffrances pour différentes raisons et :'c'est dans la souffrance que tu tireras du sol ta nourriture, tous les jours de ta vie, dit Dieu à l'homme.
Ce récit pourrait nous décourager. Adam et Eve avaient tout pour bien faire. Et voilà qu'ils réussissent à enfreindre la seule limite que Dieu leur avait fixée : ne pas manger du fruit de cet arbre situé au milieu du jardin, l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Il est vrai, précise le récit, que le fruit de cet arbre devait être savoureux, qu'il avait un aspect agréable et qu'il était désirable, puisqu'il donnait l'intelligence. La question du désir est posée : l'homme peut-il répondre à tous ses désirs sans discernement, oubliant qu'il est une créature limitée. Après avoir transgressé l'interdit, pensant devenir comme des dieux, ils se retrouvent nus. L'homme qui refuse ses limites est nu parce qu'il ne reconnaît pas sa condition de créature. Il a impérativement besoin de l'autre, de cet autre qui est Dieu dont il doit rechercher la volonté, des autres, ses frères, dont il partage la condition de créature. L'homme et la femme, à cause du refus des limites proposées par le créateur doivent quitter le jardin, le lieu entre autre de leur participation à l'œuvre du créateur.
A partir de ce moment cette participation est soumise à bien des malheurs. A cause de la volonté de domination des hommes, beaucoup aujourd'hui sont exclus du travail. Ils sont eux aussi dénudés de leur dignité, de la reconnaissance sociale. A quoi bon ces compétences professionnelles, ce savoir faire, quand l'activité qui leur donnait leur place et les moyens pour vivre dignement, eux et leurs proches, leur est enlevée, ils basculent dans un vide déshumanisant. Dieu n'en prend pas son parti. Ce qui a été décréé il décide de le recréer. Après avoir démontré de bien des manières sa solidarité avec Israël au cours de l'Ancien Testament, c'est de l'humanité entière par son Fils qu'il se solidarise. En tout premier lieu, Jésus vient au Jourdain pour y être baptisé. Il se met dans la file de ceux qui attendent le baptême, solidaire avec les pécheurs. Quand il remonte de l'eau du Jourdain, une voix, celle de son Père, révèle son identité : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu'il m'a plu de choisir. Fils de Dieu, il est de Dieu. Fils de David, il est des hommes. En Jésus se noue une double solidarité entre l'humanité pécheresse et Dieu lui-même. Après son baptême, nous dit le texte de ce dimanche, Jésus fut conduit au désert par l'Esprit pour y être tenté par le diable, c'est-à-dire par celui qui divise, qui veut briser cette double solidarité. Après 40 jours de jeûne, voici le tentateur : il met Jésus à l'épreuve dans sa relation à son Père : Si tu es le Fils de Dieu. Mais Jésus compte sur la parole de Dieu pour le pain et pour la protection, ne reconnaissant pas d'autre Dieu que son Père. Parce qu'il est de Dieu, il refuse d'accaparer tous les biens, il sait que le pain, nécessaire à la vie de tout homme, ne peut être en aucun cas accumulé dans les mêmes mains, au risque de mépriser une part de l'humanité dont il est solidaire.
Parce qu'il est de Dieu il ne se prêt pas au prestige, au faux semblant comme à toute domination sur autrui. Jésus vient accomplir tout justice. Ce sont ses premières paroles dans l'évangile de Matthieu. Elles sont particulièrement importantes. Elles annoncent la couleur, le programme : l'accomplissement de la justice. L'amour que l'on considère à juste titre souvent comme le fil rouge de la Bonne Nouvelle ne peut donc réellement s'exercer sans la pratique de la justice, la justice de Dieu.
Les deux artistes brésiliens qui ont réalisé la tenture de carême ont cherché à montrer qu'il y a urgence de travailler à changer le monde. L'inscription qui l'entoure en manifeste l'évidence : "construisons, dans l'espérance, un avenir commun de justice et de convivialité". Ce qu'ils montrent du travail et de la vie économique du Brésil, nous le retrouvons partout dans le monde. Ce sont les effets de la mondialisation.
Partout la justice est à promouvoir, entendons ce qui est juste pour l'homme : reconnu dans sa dignité, avec ses limites et ses besoins matériels, affectifs et spirituels et que chacun, chacune sur cette terre puisse apporter sa part à l'accomplissement de la création par une activité libératrice et épanouissante. Car le Seigneur Dieu prit l'homme et le conduisit dans le jardin d'Eden - le jardin des délices - pour qu'il le travaille et le garde. C'est là sa tâche première et nécessaire. Et tant qu'un homme ou une femme n'y aura pas sa place, notre solidarité sera en cause..
Retour au sommaire
Jean-Noël THEURILLAT, diacre, à la paroisse du Christ-Roi Bienne (BE), le 14 février 1999
___________________________________________________
Homélie pour la messe du 6e dimanche du temps ordinaire (année A)
Lectures bibliques : Si 15, 15-20; 1 Co 2, 6-10; Mt 5, 17-37
Vous l'avez sans doute remarqué, c'est la période des soldes dans les magasins… Les affiches indiquent des prix sans concurrence qui n'ont même plus de rapport avec la marchandise que l'on achète… et voilà que ce qu'on aurait payé bien cher il y a encore quelques semaines est presque lancé à la tête aujourd'hui, comme si cette marchandise ne valait plus rien, du jour au lendemain.
Or, si c'est peut-être bien la période des soldes dans les magasins, on ne peut pas vraiment en dire autant pour cette page d'évangile un peu difficile que nous venons d'entendre. Effectivement, Jésus ne fait pas dans la dentelle et on ne peut pas dire qu'il est en train de brader sa marchandise. Jésus ne joue pas les marchands de tapis… Au contraire, on est même un peu bousculé par le prix qu'il semble fixer aujourd'hui. Et si on lime les prix dans les magasins, on a par contre l'impression que les exigences de Jésus sont exorbitantes; et qu'elles risquent même de nous coûter les yeux de la tête, si je puis me permettre : Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi nous dit Jésus; si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi… On s'imagine douloureusement ce qu'il resterait de nous si nous voulions prendre ces textes à la lettre.
Et ce n'est pas tout. Si quelqu'un traite simplement son frère d'imbécile ou de fou - c'est ce que dit le texte original -, il en répondra au grand conseil, il sera passible de la géhenne de feu… Ou encore : tout homme qui regarde une femme et la désire a déjà commis l'adultère dans son cœur.
Qui de nous, chers amis, n'est pas pris parfois de colère ? A qui n'est-il jamais arrivé de jeter une insulte à quelqu'un ? Qui a le regard assez pur pour ne jamais s'être laissé effleurer par le désir d'une femme autre que la sienne ?
Alors, on veut bien que Jésus ne brade pas l'évangile, on veut bien qu'il ne joue pas les marchands de tapis, mais là… On a un peu le sentiment de ne plus reconnaître celui qui est si accueillant, qui est si patient avec les pécheurs, avec les petits, avec nos imperfections, avec nos limites. On a l'impression d'être un peu dépassé, parce que ce que Jésus nous propose aujourd'hui a quelque chose d'impossible à vues humaines. Il rêve… ce Jésus d'aujourd'hui. Et c'est vrai, il y a quelque chose d'humainement impossible dans cet évangile. On ne sera jamais assez parfait pour dire qu'on est "en ordre" avec ces paroles de Jésus.
Mais justement ! Ces paroles volontairement excessives de Jésus nous montrent que s'il s'agissait de cela, on n'irait pas bien loin ! Elles nous montrent que l'évangile, ce n'est pas un code de bonne conduite où il suffirait d'avoir "juste ou faux".
L'évangile, c'est bien plutôt se laisser travailler de l'intérieur par une parole de vie qui nous dépasse et nous invite à nous dépasser. Et pour cela, Jésus ne baisse pas les prix, parce qu'il n'a rien à vendre, et qu'il ne cherche pas à nous acheter non plus… Jésus ne brade pas, parce que ce qui est en question, c'est la vie, et la vie n'a pas de prix : vois, je mets devant toi la vie et la mort; il t'appartient de choisir, lisait-on dans l'Ancien Testament et Dieu souhaite tellement que nous options pleinement pour la vie ! Que notre oui soit un OUI, notre non un NON, un OUI à la vie dans ce qu'elle a de plus grand, un NON à ce qui tue la vie en nos vies et pas un espèce de "bof", un vote en blanc, une réponse tiède.
Alors, c'est vrai : d'une certaine façon, ce Jésus "il rêve…" mais son rêve n'est pas de la naïveté; son rêve, c'est que nous puissions vivre pleinement, et pas seulement à moitié prix. Jésus ne brade pas, il mise sur l'homme !
Le voilà l'évangile d'aujourd'hui, non pas une marchandise au rabais, où l'on devrait même marchander le prix de sa vie avec Dieu, mais une ambition formidable de Dieu pour nous. Si Jésus nous appelle à la perfection, ce n'est pas pour nous montrer que nous n'en serons jamais capables, mais pour nous dire combien il met d'espérance en nous, en nos vies, sans rien brader de nous, de notre grandeur. Même s'il sait que nous ne pourrons jamais humainement aller aussi loin que l'évangile ne le rêve, Jésus se refuse de réduire ses ambitions, parce que Dieu élève l'homme à son image, parce que Dieu met en nous des semences d'éternité, des germes d'infini…
Quand une mère met un enfant au monde, elle porte au fond d'elle-même ce rêve fou qu'il soit vraiment heureux, alors qu'elle sait bien que la vie ne sera pas rose tous les jours.
Et quand les amoureux se retrouvent - c'est bien la St-Valentin aujourd'hui, non ? -, ils ne fêtent pas un amour médiocre et, aujourd'hui moins que jamais, ils n'acceptent d'envisager une vie au rabais, à moitié prix. Ils rêvent l'incroyable beauté et la douceur d'être avec l'autre !
Quand on aime, on ne compte pas, on ne raisonne même pas tous ses rêves…
Alors, avec Jésus, osons rêver notre vie, et vivre notre rêve. Il y a quelque chose d'impossible, mais de tellement grand à cela.
Retour au sommaire
Philippe Charmillot, assistant pastoral, à la paroisse du Christ-Roi Bienne (BE), le 7 février l999
___________________________________________________
Homélie pour la messe du 5e dimanche du temps ordinaire - Dimanche de l'Apostolat des laïcs (année A)
Lectures bibliques : Is 58, 7-10; 1 Co 2, 1-5; Mt 5, 13-16
Quand ma fille Chloé, s'empare de la salière pour en mettre dans sa soupe ou sur ses légumes, elle s'étonne toujours, du haut de ses 3 ans, de ne pas retrouver les petits grains. Le sel se dissout dans les aliments qui lui empruntent sa saveur. Il devient invisible.
Choisir ce texte pour le dimanche de l'Apostolat des laïcs prend un sens particulier. On peut y voir la grande part des chrétiens qui, dans leur lieu de travail ou de loisirs, ne font pas état de leur foi. Ils se promènent sans croix ni bannière. Ils savent que ce qui donne du goût à nos relations, à nos institutions, à notre société, c'est la charité. Elle se vit dans notre manière d'être avec les autres, dans l'attention qu'on leur porte, dans le service qu'on leur rend, dans le sourire qu'on leur adresse.
Je pense à cet homme, responsable des apprentis de son entreprise, qui passe un temps fou à aider et à conseiller les plus faibles pour qu'ils réussissent leur examen pratique. Il ne porte aucun signe ostensible de sa foi, mais elle transparaît dans ses relations, comme le sel dans la soupe de tout à l'heure.
Je pense encore à ces parents qui sont parfois en porte à faux avec la société, parce qu'ils veulent transmettre à leurs ados des valeurs telles que la tolérance, l'écoute, le respect et la prière. Je pense aussi naturellement à toutes ces personnes qui s'engagent pour donner un visage et un cœur à notre Eglise, comme ces deux pères de famille qui ont pris sur leur temps vacances pour animer le camp de catéchisme des élèves de 9ème.
Depuis le Concile des années 60, l'Eglise sensibilise davantage les laïcs à être sel et lumière du Christ dans leur différents milieux de vie. Elle offre également plus de place aux ministères laïcs. Comment imaginer il y a quarante ans qu'un ou une théologienne laïque puisse un jour lire l'Evangile et prêcher ? Que des catéchistes exercent leur ministère à plein temps ? Qu'un ou une laïque puisse être responsable de communauté en lien étroit avec un prêtre ? Cette éclosion de ministères nouveaux peut générer des peurs et des suspicions chez certains prêtres ou paroissiens. C'est compréhensible. Car toute nouveauté bouscule, interpelle, pose question, casse peut-être des habitudes ou des croyances. Mais cette journée des laïcs nous invite à dépasser ces inquiétudes pour percevoir ces nouvelles vocations comme un enrichissement pour les communautés et comme une ouverture au monde d'aujourd'hui.
Quel honneur fait l'Eglise aux laïcs en choisissant de nous comparer, nous qui sommes présents dans cette église de Bienne et vous tous qui écoutez sur les ondes, au sel et à la lumière du monde ! Connaissez-vous un produit de remplacement pour le sel ? Personnellement je n'en vois pas d'aussi savoureux... Alors si les chrétiens arrêtaient de saler autour d'eux, comment ferions-nous pour dégeler nos relations ? Notre société, deviendrait de glace.
En demandant à une dame de devenir catéchiste, elle me répondit : "C'est impossible, je n'ai pas les capacités. Je ne suis ni institutrice ni éducatrice". Il en était de même pour Paul qui au début de son ministère était, je cite la première lecture, craintif et tout tremblant quand je suis arrivé chez vous. A tous ceux qui hésitent et qui doutent de s'engager au nom de leur foi dans leur vie quotidienne ou en Eglise, Paul leur dit: C'est l'Esprit et sa puissance qui se manifestent pour que votre foi ne repose pas seulement sur votre sagesse, mais sur la puissance de Dieu.
Sachons donc faire confiance à la Source et se mettre à son écoute. Car Dieu accompagne de son Esprit ceux qui veulent manifester sa charité. Il y a quelque temps, je visitais un couple en ville de Bienne. La dame âgée soignait son mari alité, depuis quelques semaines. "C'est merveilleux ce que vous faites pour lui", lui dis-je sur le pas de la porte en sortant. Alors elle me répondit: "Oh vous savez, moi je ne fais pas grand'chose. C'est Dieu qui emploie mes mains pour servir et soigner". Lumineuse réponse, salée au goût de l'Evangile !
Alors n'hésitons pas à mettre notre grain de sel : le monde attend de nous des gestes concrets.
Retour au sommaire
Chanoine Jean-Claude CRIVELLI, à l'Institut La Pelouse, Bex (VD), le 17 janvier 1999
___________________________________________________
Homélie pour la messe du 2e dimanche du temps ordinaire (année A)
Lectures bibliques : Is 49, 3-6; 1 Co 1, 1-3; Jn 1, 29-34
Depuis les origines, et comme naturellement, les groupes humains ont cherché à se distinguer les uns des autres par des marques extérieures. On pense aux corps de métier, aux confréries de type philosophique ou religieux, aux associations philanthropiques, aux sociétés de nos villages et bien sûr aux sociétés sportives. Assez souvent, sur les armes de ces dernières, figure un animal. Pas n'importe lequel : plutôt un animal symbolisant la grandeur, la force, la victoire. Par exemple, un ours ou bien un aigle ou encore un lion.
Les chrétiens eux aussi, possèdent leur figure emblématique. Mais curieusement ce n'est pas du côté des bêtes puissantes que l'évangile va chercher la symbolique qui lui est propre - quand bien même ces animaux circulent librement dans la ménagerie biblique. Le seul animal retenu pour dire quelque chose des mœurs divines - pour exprimer comment Dieu s'offre à cette humanité qu'il chérit et qu'il veut conduire au bonheur - est une bête dérisoire et faible. Le contraire de la puissance telle que les hommes se la représentent habituellement. Voici l'agneau de Dieu. C'est ainsi que Jésus, le Fils du Très-Haut, est présenté par un maître des cérémonies dont nous avons déjà souligné dimanche dernier l'extravagance : Jean-Baptiste.
Jésus sans armure et sans armes, conformément à la volonté du Père, équipé pour un combat dont les termes resteront cachés pour beaucoup en ce monde. Au nom de ce même Jésus, en effet, des armées seront levées, les armes seront prises; des populations seront massacrées; des chefs très chrétiens s'imposeront à leurs sujets par la terreur et l'injustice; des hommes d'Eglise préféreront l'arrogance du pouvoir à l'humble service de leurs frères. Quelle méprise ! Mais c'est aussi pour ceux-là qui se sont trompés de combat que l'Agneau a été immolé. Voici dont l'humanité tout entière convoquée à un baptême qui la plonge dans la faiblesse même du Fils de Dieu. Renaître d'en haut, c'est cela. C'est naître à cette humble place, celle du Christ Agneau de Dieu, où l'offrande de soi à tout être, à tout frère et à toute sœur, devient possible parce qu'on s'y trouve du même coup dépouillé de tout orgueil et de toute mainmise sur l'autre.
Chaque dimanche l'Agneau de Dieu est présenté aux chrétiens que nous sommes. A chaque eucharistie, sous son nom, nous voici rassemblés. Cet étrange nom d'"agneau" devient notre emblème et notre chant.
Hymne - Pour l'amour de cet homme
Pour l'amour de cet homme
Qu'on appelle Jésus,
Un homme pour son Dieu,
Un homme pour les autres,
Nous voici devant toi, ô notre Père
Pour l'amour de ce monde
Où tu l'as envoyé,
Agneau parmi les loups,
Faireœuvre de justice,
Nous voici devant toi, ô notre Père,
Rassemblés sous son Nom !
Pour l'amour de l'Eglise
Qui est chair de sa chair,
Son peuple sanctifié,
Le peuple de l'Alliance,
Nous voici devant toi, ô notre Père,
Rassemblés sous son Nom,
Serviteurs de ta Gloire !
Pour l'amour des plus pauvres
Qu'il a dits bienheureux,
Son corps dans les douleurs
Jusqu'à la fin du monde,
Nous voici devant toi, ô notre Père,
Rassemblés sous son Nom,
Serviteurs de ta Gloire,
Serviteurs, en tout lieu, de ta plus grande Gloire.
*
L'amour que nous venons de chanter, cet amour qui anime les chrétiens et leur confère identité et force, nous conduit vers quatre lieux - quatre lieux qui en réalité n'en forment qu'un seul :
· L'amour de cet homme
Jésus, totalement livré à Dieu, son Père, et aux autres qu'il appelle ses frères
· L'amour de ce monde
Ce monde, lieu de combat pour la justice, qu'à la suite de l'Agneau nous menons, et avec les mêmes armes que lui
· L'amour de l'Eglise
Elle est sa propre chair : quand bien même tout en elle n'est pas encore sanctifié, nous l'aimons comme notre mère
· L'amour des plus pauvres
Car en eux la présence du Christ rayonne dans l'attente de sa venue glorieuse.
Retour au sommaire
Homélie pour la messe de la fête du baptême du Seigneur (année A)
Lectures bibliques : Is 42, 1-7; Ac 10, 34-38; Mt 3, 13-17
La coutume veut qu'à chaque début d'année nouvelle, nous expédiions et recevions par la poste des vœux. J'ai d'ailleurs constaté cette année que l'acheminement par courrier A était particulièrement rapide et ponctuel; concurrence oblige peut-être… Chacun y est donc allé de ses souhaits : la présidente de la confédération, le pape, les évêques, le syndic de ma commune, quelques vedettes - politiques, artistes et autres top models - placées en bonne page de mon quotidien local et qui se répandent en oracles de sagesses et de bien-veillance à l'endroit du bon peuple.
Moi aussi j'ai griffonné un certain nombre de cartes. Quoique cette année, l'un ou l'autre site internet m'a permis d'aller plus rapidement en besogne avec son service de "greeting". En vertu de mon état ecclésiastique, j'ai cru bon d'insérer dans ma formule de vœux une citation biblique. Tant qu'à faire profitons de diffuser la bonne parole. Et de plus les saintes écritures sont rarement banales : atout supplé-mentaire !
Regardons-y d'un peu plus près.
· Aujourd'hui quelqu'un que nous, chrétiens baptisés, prétendons connaître inaugure ce que nous pourrions appeler son "année publique". En fait d'années publiques, il n'y en aura pas beaucoup : à peine trois, nous le savons bien. On ne peut pas dire que lui se soit accroché à son poste !
· Deuxième caractéristique du mandat très particulier confié à Jésus : la discrétion dans la façon de l'inaugurer. On aurait pu imaginer que le président "ad intérim" sortant, homme aux mœurs et à la tenue vestimentaire singulière, le présente solennellement au peuple et lui adresse des vœux de bienvenue. Il y a juste ce mot (Mt 3, 11) où Jean Baptiste, au détour d'une invective à l'adresse des Pharisiens et des Sadducéens, dit : celui qui vient derrière moi est plus fort que moi. Mais cela tient plus du rébus, de la devinette des Jeux de 20 heures ou encore de la langue de bois du parti que du langage clair. Donc pas d'investiture prévue.
· Et troisièmement : Jésus lui-même n'en veut pas. Relisez Mt 3, 13-15 : Jésus, arrivant de Galilée, paraît sur les bords du Jourdain, et il vient à Jean pour se faire baptiser par lui. Jean voulait l'en empêcher et disait : C'est moi qui ai besoin de me faire baptiser par toi, et c'est toi qui viens à moi… Jésus fait la queue…. comme tout le monde.
Dieu qui fait comme tout le monde : étranges manières pour les chefs commis au protocole du Temple à Jérusalem ! Etrange protocole que cette liturgie invisible orchestrée par une voix off et où certains visionnaires reconnaissent la colombe du déluge.
"Aujourd'hui, l'Esprit saint survole les eaux sous l'apparence d'une colombe. De même qu'une autre avait annoncé à Noé que le déluge du monde se retirait, c'est ainsi qu'en voyant cette colombe, on apprenait que le naufrage inéluctable du monde avait cessé. Elle n'apportait pas, comme celle d'autrefois, un rameau d'olivier, mais elle répandit sur la tête de notre chef toute la richesse d'une onction nouvelle pour accomplir la prédiction du prophète (ps. 44) : Dieu, ton Dieu, t'a consacré par l'onction d'une huile d'allégresse, de préférence à tes compagnons." (Pierre Chrysologue, Ravenne Ve s.).
Etrange et admirable lecture de l'événement à laquelle nous provoque la foi de l'Eglise.
"Allons, regardez ces merveilles incroyables : le Soleil de justice qui se baigne dans le Jourdain, le Feu qui se plonge dans l'eau, Dieu qui est sanctifié par un homme !" (Proclus de Constantinople, Ve s.).
En conclusion, ici au Jourdain, il n'y a ni fleurs ni discours propres à égrener quelques vœux de circonstances, l'Ecriture entendue tout à l'heure ne dit-elle pas, désignant le Serviteur : Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, on n'entendra pas sa voix sur la place publique ? (Is. 41, 2). Rien de tout cela. Et pourtant, dans le silence solennel de l'amour trinitaire - cet amour qui soutient toute chose et chacun d'entre nous de son souffle puissant et maternel - Dieu est en train de conduire son peuple hors des eaux de la mort, de le renouveler par un bain de renaissance.
Plongé, enfoui au cœur de cette humanité qui devient sa propre chair, Jésus Parole éternelle de Dieu, acquiesce au projet du Père sur l'humanité. En lui, le bien-aimé, chaque être devient à son tour bien-aimé de Dieu.
Dans le discours trinitaire des personnes, on ne formule pas de vœux - si pieux seraient-ils. Dans le cœur de Dieu il y a un projet : ce mystère de la volonté, ce dessin bienveillant qu'il avait formé par avance pour le réaliser quand les temps seraient accomplis : récapituler toutes choses dans le Christ (cf. Ep 1). Les temps sont accomplis, on comprend que les discours deviennent caduques. Et que les seuls premiers mots que l'évangéliste Matthieu met dans la bouche de Jésus, le bien-aimé, soient : c'est ainsi qu'il convient d'accomplir toute justice.
Dans une logique d'accomplissement, qui caractérise les temps nouveaux, Jésus, le bien-aimé est présenté comme celui qui accomplit la volonté du Père. Il en est le serviteur. Désormais ceux et celles qui marcheront à sa suite ne pourront que s'inscrire dans cette même logique. Etre baptisé n'est-ce pas être introduit jusqu'au cœur du mystère de la volonté divine ? N'est-ce pas se laisser aimer par Dieu lui-même pour à son tour aimer comme Dieu aime ? Les baptisés ne sauraient se contenter de vœux, encore moins de vœux pieux. Pour chacun de nous, aimer devient une tâche qui nous associe au projet du Père sur l'humanité, à cette justice qu'il convient d'accomplir à l'exemple du Christ.
Les écritures écoutées aujourd'hui, en ce début d'année, nous provoquent : quel est ton projet pour les douze mois qui s'ouvrent devant toi ? Dans le souffle de l'Esprit, quel projet as-tu engagé avec ton conjoint ? ta famille ? Quelle proposition constructive as-tu formulée dans ton milieu de travail, dans ta communauté de vie ? Proposition qui te tient tant à cœur que tu n'y renonces pas, même si, dans un premier temps, tu la vois risquant de tomber dans les oubliettes. Proposition qui bien sûr te fait payer de ta personne et pour la réalisation de laquelle tu t'engages. S'engager pour - au-delà des "il faudrait" et des "il n'y a qu'à" - accomplir "ce qui est juste". "Ce qui est juste" ? Ce qui revient au Père de Jésus Christ et qui magnifie les plus petits de ses fils bien-aimés.
Retour au sommaire
Abbé Henri RODUIT, à la paroisse de Monthey (VS), Journée des MIGRANTS, le 8 novembre 1998
___________________________________________________
Homélie pour la messe du 32e dimanche ordinaire (Année C)
Lectures bibliques : 2 M 7, 1-14; 2 Th 2, 16-3, 5; Lc 20, 27-38
Marie-Louise Dieckermann raconte que l'écrivain russe Marschack observait un jour des enfants de 6 - 7 ans qui jouaient. "A quoi jouez-vous ?" leur demanda-t-il. "A la guerre" fut la réponse. "Comment peut-on jouer à la guerre ? Vous savez bien comme c'est mal, la guerre. Vous devriez jouer à la paix !". "C'est une bonne idée" dirent les enfants. Mais il y eut ensuite silence, délibérations, chuchotements, puis de nouveau silence. Alors un enfant s'avança et demanda "Grand-père, comment joue-t-on à la paix ?"
Cette petite histoire peut nous aider à entrer dans les textes bibliques de ce jour et dans le thème de ce dimanche des migrants.
Le penchant naturel de l'homme livré à lui-même est de faire la guerre ou pour reprendre le récit de la Tour de Babel, dont la Pentecôte est le contre-pied, de se faire l'égal de Dieu et d'arriver à une situation de pagaille entre les gens, d'incompréhension, de dispersion. Il est intéressant de penser que derrière l'image de la Tour, il y a peut-être celle d'une ziggourat (temple gigantesque à étages). C'est l'orgueil religieux qui semble spécialement visé.
Si Babel nous dit la confusion, le récit de la Pentecôte, lui, nous raconte l'inverse : L'Esprit du Christ ressuscité donne à des personnes d'ethnies, de langues, de situations sociales différentes de dépasser toute frontière, de retrouver une véritable communion où l'on se comprend parfaitement, de former la communauté chrétienne.
La Pentecôte, qui est la première manifestation publique des Apôtres après la résurrection de Jésus, montre l'idéal de l'Eglise : l'annonce de la Bonne Nouvelle dans toutes les langues et une véritable solidarité entre tous ceux qui se recon-naissent frères en Jésus-Christ. L'Esprit fait l'unité dans la diversité. La diversité fait partie intégrante de l'Eglise qui est catholique, c'est-à-dire universelle.
Même idée forte dans l'évangile de ce jour en saint Matthieu. Les onze, sur ordre de Jésus, se rendent en Galilée. La Galilée que l'on appelle le district des païens, le carrefour des nations, est le lieu d'un incroyable brassage de population. Là, les apôtres rencontrent Jésus ressuscité qui leur dit : Allez donc, de toutes les nations faites des disciples… Et moi, je suis avec vous jusqu'à la fin du monde. La mission que Jésus leur confie les fait sortir de leur cocon juif pour oser aller vers les étrangers. Elle leur fait quitter leurs préjugés, leur instinct de supériorité pour aller à la rencontre de l'autre, de tout autre, sûrs que Jésus ressuscité les a déjà précédés dans cette démarche et qu'il sera donc toujours avec eux dans ces rencontres.
2000 ans plus tard, en cette fin de XXe siècle, nous vivons ici comme en Galilée, un extraordinaire brassage de population. A Monthey, par exemple, il y a environ 30 % d'étrangers et 80 nationalités. La situation économique pénible favorise parfois la jalousie. La tentation de désigner des boucs émissaires, de ne parler que des minorités qui posent problèmes et déstabilisent, de tomber dans une situation négative, pleine de préjugés envers les étrangers, est toujours sous-jacente.
Mais des gens essaient de relever le défi et de développer un esprit d'ouverture entre autochtones et migrants. J'aimerais mentionner spécialement l'excellente initiative de la commune de Monthey qui a mis sur pied il y a trente ans déjà une commission d'intégration des étrangers. Grâce à elle, des dizaines de personnes participent aux travaux de diverses commissions communales sur des thèmes aussi divers que l'enfance, la promotion économique, l'instruction publique, le jumelage.
Beaucoup de choses se font aussi en lien avec les Eglises, par exemple dans les célébrations dans la catéchèse paroissiale, les repas communautaires préparés par telle ou telle communauté linguistique.
Mais tout n'est pas gagné d'avance.
En ce dimanche des migrants, l'évangile nous rappelle notre vocation à nous ouvrir à toutes les nations et à vivre une vraie solidarité, à lutter contre un individualisme croissant, contre des incom-préhensions dignes de la Tour de Babel, à refuser le jeu de la guerre et à apprendre celui de la paix.
Alors même dans une situation économique difficile, nous pourrons accueillir l'autre tel qu'il est, reconnaître le Christ en chaque étranger ou Suisse, et faire en sorte que l'avenir commun ait une chance.
Retour au sommaire
Abbé André DURUZ, vicaire épiscopal, à l'église Notre-Dame de l'Assomption de Fleurier, (NE) le 2 novembre 1998
___________________________________________________
Homélie pour la messe de la TOUSSAINT (Année C)
Lectures bibliques : Ap 7, 2-14; 1 Jn 3, 1-3; Mt 5, 1-12
Frères et sœurs,
qui êtes rassemblés ce matin dans cette église de Fleurier, vous tous et toutes qui êtes avec nous par les ondes de la Radio suisse romande, c'est votre fête aujourd'hui. La Toussaint, en effet, n'est pas la fête des morts, comme on le dit souvent. Elle est la fête des vivants. Il est vrai que cet après midi bien des personnes se rendront dans les cimetières pour se souvenir et prier. Mais il ne faudrait pas que cette coutume, qui anticipe la mémoire des défunts, célébrée le 2 novembre, fasse de la Toussaint un jour triste et gris. Nous serions comme tant de familles qui hélas constatent qu'elles ne se rencontrent qu'à l'occasion des enterrements. Jusqu'au jour où quelqu'un prend l'initiative de rassembler frères et sœurs, oncles et tantes, cousins et cousines pour la joie de fêter les liens familiaux.
La Toussaint, c'est la joie de fêter nos liens de sainteté, nos liens de communion dans l'amour répandu en nos cœurs par l'Esprit qui nous est donné. Voyez comme il est grand l'amour dont le Père nous a comblés : il a voulu que nous soyons enfants de Dieu - et nous le sommes -. Ce cri de la lettre de saint Jean, nous le faisons nôtre. Vous objecterez peut-être : moi en tout cas, je ne suis pas un saint, je ne suis pas une sainte; demandez à ceux qui me connaissent.
La Parole de Dieu vous répond : Mais oui, tu es un saint, une sainte, tu es enfant de Dieu. Oh ! tu n'es pas parfait; et il est bon de reconnaître tes limites et tes faiblesses. Pourtant notre Père du ciel nous regarde tous dans la lumière de son Fils bien-aimé Jésus. En lui, premier-né d'une multitude de frères, il nous donne en partage sa propre sainteté. Ce n'est peut être qu'une petite graine, qu'un peu de levain dans la pâte. Mais nos cœurs sont marqués de la sainteté du Dieu vivant. Et, chaque fois que Dieu nous parle, j'imagine qu'il met toujours devant notre prénom le petit qualificatif : saint, sainte. Saint André, sainte Patricia....Oui, osez mettre votre nom. Faites-le aussi pour ceux qui vous entourent en les regardant comme Dieu les regarde. Ah! je n'avais jamais pensé que ma femme, mon mari ou telle personne était une sainte.
Vous le voyez, les saints les saintes ne sont pas uniquement ceux et celles qui ont quitté cette terre et qui habitent auprès de Dieu, mais chacun de nous, en route dans la foi au Dieu vivant. Il y a un lien, une solidarité entre tous ceux et celles qui se laissent toucher par l'amour de Dieu. Cette foule immense de toutes nations, races, peuples et langues proclame par des chemins divers : louange, gloire , sagesse et action de grâce à notre Dieu. Oui, merci à notre Dieu, qui nous fait vivre dans la communion des saints. Heureux sommes-nous !
C'est pourquoi l'évangile de ce jour a répété si souvent : Heureux, heureux... Le désir de Dieu est que l'homme soit heureux. Les béatitudes sont à la fois une promesse et un chemin de bonheur. Avant de nous inviter à un ensemble d'attitudes du cœur, elles nous donnent d'abord de contempler Celui en qui s'accomplit pleinement l'aspiration au bonheur : Jésus, notre bien-aimé frère et Seigneur.
Heureux les pauvres de cœur ! Y a-t-il plus pauvre que celui qui n'a pas une pierre où reposer sa tête et qui meurt misérablement sur une croix ? Heureux les doux ! Y a-t-il plus doux que celui qui embrasse les enfants et qui nous invite à leur ressembler ? Heureux les miséricordieux ! Y a-t-il plus miséricordieux que celui qui implore le pardon du Père pour ses bourreaux ? Le chemin de bonheur proposé n'est donc pas d'abord un code moral à respecter, mais il est une personne vivante à accueillir : Jésus, Lui qui a inauguré pour tout homme le chemin vers Dieu.
Nous n'aurons jamais fini de nous émerveiller devant le mystère de ce Dieu qui, en Jésus, s'est fait pauvre pour faire de nous ses enfants, pour faire de nous des saints, des saintes. A force de fréquenter Jésus, de l'admirer, de communier à son Esprit, nous allons suivre ses pas et devenir comme lui paix, amour, justice pour tous ceux que nous rencontrons.
La fête de la Toussaint nous invite donc à nous réjouir de cet immense cadeau qui nous est fait par Jésus, dans l'Esprit. Si nous y croyons et si nous sommes sûrs que Dieu nous appelle déjà aujourd'hui saints et saintes, alors bien des choses peuvent changer. Dans la prière, avant de parler, nous écouterons Dieu nous dire son amour, nous répéter sans cesse : je crois en toi, je te fais confiance, ma sainteté est en toi. Si notre cœur se laisse toucher, nous ne pourrons pas résister au feu brûlant de l'Esprit saint, qui nous fera prendre le même chemin que Jésus. Et voici qu'il y aura une place pour tant de réfugiés qui frappent à la porte de notre pays. Voici que j'aurai le courage de faire le premier pas vers cette personne qui m'a blessé et que je déteste. Voici que j'offrirai à nouveau mes services dans la communauté chrétienne. Voici que..., je vous laisse continuer.
Il est vrai qu'à certains moments les difficultés de la vie sont telles que nous avons de la peine à croire en la bonté de notre Dieu. Souvenons-nous alors de la solidarité qui existe entre les saints du ciel et les saints de la terre. Il m'arrive dans la prière de demander à ma mère, décédée il y a quelques années, ou à ce prêtre ami qui est déjà de l'autre côté, de prier pour moi, de me faire sentir ce que Dieu souhaite, ce que Dieu désire pour moi. J'y trouve un grand réconfort. C'est la communion des saints, la solidarité dans la foi et l'amour.
Il est temps de se taire et de laisser l'Esprit de Dieu, l'Esprit de sainteté nous redire à chacun, au plus intime de nous-mêmes, ce que les mots humains ne peuvent que balbutier :
Voyez comme il est grand l'amour dont le Père nous a comblés.
Dans cet amour, nous sommes tous saints.
Amen.
Retour au sommaire
Père Gabriel CARRON, à l'église de Fully, (VS) le 18 octobre 1998
___________________________________________________
Homélie pour la messe de la Mission universelle
Lectures bibliques : Ex 17, 8-13; 2 Tm 3, 14-4, 2; Lc 18, 1-8
La prière. La prière c'est le thème de la messe d'aujourd'hui, en ce dimanche des Missions. On peut se demander ce que la prière a de commun avec la mission. Nous sommes missionnaires quand nous sommes appelés à aller vers d'autres personnes ou groupes de personnes, et cela jusqu'aux extrémités de la terre, pour partager la Bonne Nouvelle de Jésus.
C'est un mouvement vers l'extérieur de nous-mêmes, alors que la prière est tout le contraire, c'est un mouvement de recueillement vers l'intérieur de nous-mêmes. Alors, y a-t-il quelque chose de commun entre la prière et la mission ? Oui, et cela peut se résumer par un mot : solidarité.
N'est-il pas vrai que, par la prière, nous demandons avec espérance à Dieu qu'il soit solidaire avec nos besoins, nos détresses, nos projets et nos espérances ? Dans la même prière, Dieu à son tour nous fait solidaires de ses besoins à Lui, si nous pouvons parler ainsi, et ces besoins à Lui ce sont les détresses, les échecs, les projets et les espérances de tous les hommes en commençant par les plus pauvres.
Parce qu'il s'est fait l'Emmanuel, Dieu avec nous,
· il fait sienne l'espérance de justice de la femme de l'Évangile comme il fait sienne l'espérance de justice des paysans sans terre du Brésil qui, malgré les martyrs qui jalonnent leur lutte, ne baissent pas les bras.
· Il fait sienne l'espérance, mêlée de peur, des Africains, des ex-Yougoslaves et de tous les émigrés à la recherche d'une patrie; Jésus aussi a été un émigré en Égypte.
· Il fait sienne l'espérance mêlée du sentiment d'impuissance de milliards d'hommes, de femmes et d'enfants qui voient leur sécurité économique détériorée, parce qu'une poignée de spéculateurs font des jeux de bourses en Asie ou ailleurs, sans conscience du sens de la justice et de la solidarité, pour augmenter leur capital déjà démesuré.
· Il fait sienne l'espérance mêlée de détresse des malades, des invalides, des anciens.
· Il fait sienne l'espérance de tendresse, de justice et de liberté des enfants de la rue et des prisonniers du monde entier.
· Il fait sienne l'espérance, mêlée du sentiment d'inutilité, des chômeurs et de tous les hommes à la recherche du pain quotidien.
· Il fait sienne l'espérance mêlée d'impuissance de nos jeunes pleins de force et d'élan, confrontés à un monde matérialiste qui génère des exclus.
· Il fait sienne l'espérance longtemps, très longtemps, reportée de Roberto qui, à trente-quatre ans, est prisonnier et n'a presque jamais vécu en liberté.
Il y a quelque temps, Roberto participe à une retraite spi-rituelle avec trente autres prisonniers dans un des grands pénitenciers d'Argentine. Au soir du deuxième jour, assis dans un coin, il pleure à chaudes larmes. Ses amis l'en-tourent, essaient de le consoler et lui demandent ce qui se passe. Alors Roberto, reprenant son souffle et entre deux sanglots, raconte son désespoir. "Je suis tout seul, dit-il. Je suis tout seul au monde, je n'ai jamais connu ni père ni mère, je n'ai ni frère ni sœur, ni oncle ni tante, ni cousin ni cousine, je suis seul. Je ne connais personne qui ait le même sang que le mien."
Alors ses amis lui parlent de Jésus, de ce Jésus qui a tellement voulu être notre frère qu'il nous a donné son propre sang. Ils lui disent que nous pouvons avoir le même sang que lui dans nos veines par la communion. Son visage s'illumine; tout d'un coup il comprend qu'il peut devenir le frère de Jésus et le frère de tous ses amis. Préparé par ses compagnons prisonniers, il reçoit le baptême et la première communion. C'est un événement pour lui, parce que c'est la première fois de sa vie qu'on lui fait une fête, à lui qui ne connaissait même pas la date de son jour anniversaire.
Peu de temps après, le directeur de la prison me parle de Roberto qui le préoccupe. Par sa bonne conduite, il a obtenu une réduction de peine. Le jour de sa liberté est arrivé, mais Roberto refuse de sortir de prison. Il dit que la seule famille qu'il a est celle qu'il s'est faite derrière les barreaux. Il ne peut pas vivre sans elle, car dehors il ne connaît personne. Sa vie s'est passée d'orphelinat en orphelinat et de prison en prison. Son parrain de baptême, un autre prisonnier, lui offre comme cadeau sa propre maison, il lui fait connaître ses parents et ses frères et sœurs. Un peu plus tard, quand il sort de prison, il prend avec lui Roberto qui est devenu un membre de plus de sa famille.
Sur ton lit de malade, sur ta chaise roulante, sur tes béquilles, imite Moïse qui prie sur la montagne, les bras levés au ciel. Il rend Dieu solidaire de ceux qui luttent dans la plaine. D'autres victoires dépendent aussi de toi. Imite ce fameux personnage de la bible qui s'appelle Job. Job a tous les malheurs, et quand il prie pour lui-même, Dieu le laisse sur son tas de fumier. Quand à la fin, sur invitation du Seigneur, il s'oublie et prie pour ses amis, Dieu l'arrache de sa misère et le comble de bienfaits. Imite-le et Dieu fera de même avec toi. Imitons tous les amis de Roberto, ces prisonniers, qui ont uni la prière et la solidarité. Ils ont été des missionnaires et ont fait avancer le Royaume de Dieu, Royaume de justice, de paix et d'amour.
En prière, soyons solidaires, soyons missionnaires, au nom et comme le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Amen
Raphaël Deillon, Père Blanc en Algérie,
lors de la messe du 18 octobre 1998, à l'église Ste Thérèse de Fribourg, transmise par la TSR.
" Il y avait un juge qui ne craignait ni Dieu ni personne. Il y avait aussi une veuve qui demandait justice... Je vais lui rendre justice, dit le juge, pour qu'elle cesse de me casser la tête... et Dieu ne ferait pas justice à ceux qui crient vers lui jour et nuit "
Jésus a su piocher dans les scènes de la vie de tous les jours, pour encourager ses disciples à ne jamais désespérer et à prier sans cesse. Regardez la veuve. Le visage volontaire, elle revient affronter le juge les yeux dans les yeux, séance après séance. Sur son visage se lisent l'entêtement et l'espérance. 'Ce procès je l'aurais...' Jésus voudrait que nous soyons des entêtés de l'espérance et de la prière. Le Cardinal Duval, archevêque d'Alger, me disait un jour : " Avec Dieu, il faut avoir un langage fort. Il ne comprend que lorsqu'on engage toute sa personne. "
On a beaucoup parlé de la mort des 7 moines de Tibherine, en Algérie, assassinés il y a deux ans. On a parlé de leur détermination à rester malgré le danger pour être signe d'espérance. Savez-vous que la nuit même de leur enlèvement les moines avaient dans leurs murs une dizaine de personnes venues, au risque de leur vie, prier pour la paix ? Un Père Blanc de ma communauté en Algérie était à cette réunion de prière. Il m'a rapporté cette réflexion de Christian le prieur du monastère, quelques heures avant d'être enlevé :
" Un visage désarmé peut en désarmer un autre "
Christian n'a pas dit ça du bout des lèvres ; il savait ce qu'il disait puisqu'ils avaient déjà été visités par des terroristes la nuit de Noël. Christian savait aussi que cette paix ne tomberait pas du ciel comme un miracle tout fait, mais qu'il faudrait beaucoup prier.
" Un visage désarmé peut en désarmer un autre "
Il y a dans cette conviction une foi en Dieu inébranlable et la force d'espérer même dans les pires situations ; il y a un choix : nous resterons pour donner un visage d'espérance, dûssions-nous y perdre la vie.
Robert, un moine rescapé, est retourné au monastère. Il m'a décrit ce choix par une petite parabole : supposons que tu aies un ami, un grand ami et que tu lui dises : " mon ami, la forêt est dangereuse, traverse-la seul cette nuit, moi je te rejoindrai demain matin quand il fera jour... " Penses-tu que ces amis seront toujours amis lorsqu'ils se retrouveront le lendemain matin ?
" Un visage désarmé peut en désarmer un autre "
Vous me direz alors : " Cela a servi à quoi de présenter ce visage puisqu'ils sont tous morts. J'ai envie de répondre : cela a servi à quoi que Jésus meure sur une croix alors qu'il avait assez de puissance divine pour y échapper. Cela a servi à quoi un Martin Luther King, un Mgr Roméro en Amérique latine, un Steve Biko en Afrique du Sud, un Ghandi en Inde et tant de visages inconnus, hommes et femmes tout simples, qui ont donné leur vie pour que vienne la paix et la justice ? Et pourtant, s'ils n'avaient pas été jusqu'au bout, pensez-vous que le témoignage de leur foi aurait pesé autant ?
Si tu ne donnes pas ta vie pour les autres comment sauront-ils que tu les aimes vraiment ? Tu n'as rien à donner ? Donne de toi-même. C'est de ça que les gens ont besoin. Oui, beaucoup d'hommes et de femmes découragés par l'injustice et le mépris ont continué à garder l'espérance parce que des amis sont restés auprès d'eux jusqu'au bout. Je voudrais vous en donner une preuve dans un événement parmi mille qui marquent nos journées de contacts entre chrétiens et musulmans dans ce pays d'Algérie d'où je viens d'arriver.
Mon évêque, là-bas a un diocèse qui fait bien dix fois la Suisse. C'est l'évêque du Sahara. Un jour en plein désert, il a deux crevaisons successives et se trouve encore à 100km de son évêché. Le voilà bloqué au bord de la route. La nuit tombe, et, avec elle, les criantes liées aux massacres sur les routes isolées. Plusieurs voitures s'arrêtent pour proposer leur aide et mon évêque donne à l'un d'eux un message pour avertir son confrère de lui amener une roue. Le temps passe et dans la nuit, devenu sinistre, deux phares approchent. La voiture s'arrête. Trois hommes en sortent avec dans les mains... un énorme plat de couscous tout fumant. " Nous n'avons pas voulu laisser un étranger tout seul dans ces lieux dangereux. Nous venons manger avec vous... " Et au cours de ce repas fraternel au milieu du désert, l'un deux dit à mon évêque : " Ne me remerciez pas ! En restant avec nous, vous nous avez donné l'espérance... "
Sur ces entrefaites arrive le confrère avec la roue. Il prend avec eux le couscous... Et comme il a peur de reprendre la route seul, les trois hommes l'emmènent dormir chez eux. En repartant au matin il quittera de grands amis...
" Un visage désarmé peut en désarmer un autre "
Ce message est adressé à nous tous de près ou de loin, qui croyons en Dieu et en la force de l'espérance. Dans toutes les religions, si les croyants vont au fond d'eux-mêmes puiser ce que Dieu y a déposé, il y a une espérance de paix formidable à y recueillir. Les murs qui nous séparent ne montent pas jusqu'au ciel... Dieu qui voit sur les visages la force de l'espérance, dans les beaux jours comme dans la nuit obscure, ne répondra-t-il pas aux prières de son peuple pour la paix, pour la réconciliation ?
Notre génération a demandé justice à la génération d'hier pour les camps de concentration. Mais la génération de demain te demanderas ce que tu as fait devant les génocides d'aujourd'hui, au Rwanda, au Soudan, en Europe de l'Est. Tu ne pourras pas dire : " Je regardais le Mondial ou Flashing Meadow... "
Dieu nous interpelle : " qu'as-tu fait pour mon peuple qui crie justice... ? " Le miracle ne tombera pas tout seul du ciel. Comme la veuve, mettons-y de l'entêtement et de la détermination.
Un visage désarmé, une prière incessante, des gestes de fraternité et de solidarité peuvent en désarmer beaucoup. Et un jour, nous mangerons un énorme couscous fumant : la force de l'espérance aura fait un miracle.
Amen.
Retour au sommaire
Abbé François-Xavier AMHERDT, à l'église de Noës, (VS)
le 4 octobre 1998
___________________________________________________
Homélie pour la messe du 27e dimanche ordinaire
Lectures bibliques : Is 66, 10-14; Lc 17, 5-10
Connaissez-vous l'histoire du renard gourmand qui aimait beaucoup les fruits juteux, et tout particu-lièrement les poires ? Un jour, il aperçut à travers le mur d'enceinte d'un jardin un superbe poirier garni de fruits plus appétissants les uns que les autres. Il se dit en lui-même : "Il faut absolument que je puisse accéder à ce bel arbre". Seulement voilà, impossible de sauter par-dessus le mur beaucoup trop haut et seule une fente étroite aurait permis à l'animal de pénétrer à l'intérieur. Hélas, le renard était beaucoup trop gras. Que faire ? Il se mit à jeûner pour perdre du poids tellement les poires l'attiraient. Si bien qu'au bout de quelques jours, il s'était délesté de ses kilos superflus. Il se glissa alors à l'intérieur de l'enceinte, et là quel régal ! Il s'empiffra, il avala goulûment les poires les unes après les autres, il s'en mit jusque derrière la cravate, si j'ose employer cette expression pour un renard. Résultat : il s'était tellement gavé de poires qu'il avait à nouveau grossi, au point de ne plus parvenir à passer par la fente du mur. Si bien qu'il dut à nouveau jeûner pour retrouver la minceur adaptée à la taille du trou et pouvoir sortir !
Devenir tout petit, se faire tout mince, laisser les kilos en trop de sa suffisance, se glisser par la porte étroite, comme un renard efflanqué, comme un bambin agile, toutes ces images évoquent irrésistiblement pour moi la voie d'enfance de la petite Thérèse. C'est certainement son intuition fondamentale, ainsi qu'elle le raconte à sa prieure en juin 1897, peu avant sa mort, il y a 101 ans. Puisqu'elle perçoit en elle une vive aspiration à la sainteté, elle se dit que le bon Dieu ne saurait lui inspirer des désirs irréalisables. C'est donc qu'elle peut, malgré sa petitesse, tendre à la perfection. Car elle se sent bien humble à côté des géants de la foi que sont les grands saints, telle une Thérèse d'Avila ou un Jean de la Croix, ses maîtres du Carmel. Elle s'imagine face à eux comme un grain de sable obscur sous le pied des passants, comparé à une haute montagne dont le sommet se perd dans les cieux. Se grandir elle-même, se surélever, mettre des talons hauts ou des semelles spirituelles pour paraître plus grande qu'elle n'est ? Ce serait ridicule, cela ne tiendrait pas dans la durée. Et d'ailleurs, avec ses consœurs, en commu-nauté, elle serait bien vite remise à sa place !
Il lui faut donc s'accepter telle qu'elle est, avec ses défauts et son imperfection. Est-ce alors renoncer à son désir de sainteté ? Au contraire. C'est une provocation à découvrir, un autre moyen d'aller au ciel, une autre voie qu'elle appelle sa petite voie toute nouvelle.
Plutôt que de vouloir gravir par ses propres forces les immenses marches de l'escalier vers la perfection, il vaut mieux prendre l'ascenseur.
Thérèse est en effet très impressionnée par l'invention de l'ascenseur, qui date de la fin du siècle dernier. Où trouver un ascenseur pour monter jusqu'au Père ? Rien de plus facile, répond Thérèse, espiègle et joueuse, malgré les épreuves de la maladie. L'évangile nous l'indique, l'évangile de Matthieu prévu par la liturgie pour la fête de ce jour : Si quelqu'un est petit qu'il vienne à moi. Celui qui se fera petit comme un enfant, celui-là est le plus grand dans le Royaume des Cieux.
L'ascenseur pour accéder au ciel, ce sont les bras de Jésus, lui qui accueillait les enfants et faisait d'eux les modèles du Royaume. Pour se jeter dans les bras du Christ, pas besoin de grandir. Au contraire, il faut rester petit, il faut redevenir enfant, de plus en plus, pour s'abandonner dans les bras de Dieu, comme un bébé se laisse aller contre la joue de sa mère. Pour Thérèse, comme pour Isaïe, le Seigneur a des traits très maternels.
Vous serez comme des nourrissons que l'on porte sur son bras, que l'on caresse sur ses genoux. De même qu'une mère console son enfant, moi-même je vous consolerai dit le Seigneur à son peuple.
Nous avons donc tous une chance de devenir saints. Nous sommes toutes et tous appelés à la sainteté. Les petits, les enfants, les humbles, les simples, les minces ont même un grand avantage. Ils pèsent moins lourds dans les bras du Christ. Ils passent plus aisément par la porte étroite qui mène au salut. Ils sont les privilégiés de Jésus, ses chouchous. Pour ceux qui sont gros d'égoïsme, bouffis d'orgueil, épais à cause de leur jalousie, gras du fait de leur amour-propre, c'est le moment de perdre du poids. Et la cure d'amaigrissement, selon Thérèse, s'appelle AMOUR. Les dons les plus parfaits ne sont rien sans la miséricorde. Dans le cœur de l'Eglise, notre vocation c'est l'amour. Thérèse du haut du ciel s'emploie à nous engager sur sa petite voie. Elle fait pleuvoir des pétales de tendresse. Pour que nous glissions, comme le renard, par la fente du mur, dans le paradis, auprès du poirier de la vie éternelle.
Mgr Norbert BRUNNER, à la Cathédrale de Sion, (VS)
le 20 septembre 1998
___________________________________________________
Homélie pour la messe du Jeûne Fédéral
Lectures bibliques : Am 8, 4-7; 1 Tm 2, 1-8; Lc 16, 1-13
Chers frères et sœurs,
En ce temps où notre pays s'efforce de relire à la lumière de nouvelles connaissances des parties de son passé, où il veut de lui-même mais aussi sous la pression extérieure reconnaître et réparer les erreurs commises, où il doit prendre des décisions importantes pour son avenir dans les domaines de l'économie, de la mondialisation et de l'éthique, ce jour du Jeûne Fédéral prend une signification et une profondeur particulières.
Nous l'appelons dimanche du Jeûne Fédéral. Jour de prière, de pénitence et d'action de grâce, il nous est offert chaque année pour remercier le Tout-puissant des dons qu'il fait à notre pays et à chacun de nous. Nous lui demandons pardon pour nos péchés individuels et collectifs. Nous demandons la force de bâtir l'avenir de notre pays et de chacun de ses habitants selon le plan de Dieu.
Il s'agit essentiellement de se demander ce que les chrétiens de notre pays en tant qu'hommes et citoyens peuvent apporter à la construction du futur. Ou, pour reprendre les paroles des évêques suisses : "Notre pays a-t-il encore un avenir par rapport au monde et aux grands ensembles économiques et politiques qui déterminent de plus en plus notre réalité ? La question vaut la peine d'être posée. Comme chrétiens, nous devons lui ajouter une dimension supplémentaire : ce pays a-t-il un rôle dans le plan de
Dieu ?"
Nous pouvons trouver une réponse à ces questions dans l'évangile de ce jour. C'est une histoire très particulière que celle de l'économe habile que Jésus raconte à ses disciples. Ce gérant infidèle a trompé son maître. Il est menacé de licenciement. Son avenir le préoccupe; que va-t-il faire ? Travailler la terre il n'en a pas la force, mendier, quel déshonneur. Le voilà qui envisage un nouveau subterfuge pour se tirer de sa mauvaise situation. Il réduit fortement les dettes des débiteurs dans l'espoir de se faire des amis.
Et son maître ne le blâmera pas, bien au contraire. Il louera le gérant infidèle pour son habileté et s'avouera vaincu devant tant de ruse et de roublardise.
Dans la parabole de Luc, le maître c'est Jésus. Jésus prend donc à son compte cet éloge et cela ne va pas sans nous poser plusieurs questions. Jésus peut-il accepter la tromperie comme alternative au travail honnête ? La double infidélité du gérant serait-elle une solution à la crise ? Cela n'est pas possible ! Non, Jésus approuve deux autres attitudes: d'abord celle de s'inquiéter de l'avenir et celle d'alléger le fardeau des autres en réduisant leurs dettes.
Qu'en est-il aujourd'hui ? Notre époque s'interroge individuellement et communautairement sur la manière de gérer les biens confiés par le créateur. Les évêques suisses résument ainsi : "Il vaut la peine de rappeler que le pays a évité les idéologies meurtrières, qu'il a su préserver l'intégrité de ses frontières, qu'il s'est préoccupé du sort des prisonniers et des déportés, qu'il a accueilli et sauvé de nombreux réfugiés. On constate aujourd'hui que cela ne s'est pas fait sans des compromissions douteuses, en manifestant une prudence souvent excessive et, dans certains secteurs, en récoltant des profits financiers tout à fait inacceptables."
Devant ce constat nous devons nous poser la même question que l'économe dont parle Luc. Que devons-nous faire ? Devons-nous aller dans la direction d'une double infidélité ? Devons-nous dissimuler sous de nouvelles infidélités les fautes de notre passé - les nôtres et celles de notre pays ? Devons-nous continuer avec ces "petits calculs, ces intérêts égoïstes, ces enrichissements malhonnêtes, ces lâchetés secrètes ou ouvertes" - aussi dans le domaine éthique ? Certainement pas, d'un point de vue chrétien il n'est pas possible de construire ainsi l'avenir de notre pays.
Dans notre agir privé et collectif, c'est bien au contraire l'honnêteté, le sens du devoir, l'altruisme, le courage qui doivent devenir les caractéristiques dominantes. Nous devons nous efforcer en tant que citoyen et chrétien de bâtir ensemble l'avenir de notre pays sur des valeurs humaines et chrétiennes. Autrement dit reprenons les paroles de Jésus :
Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera le premier, et aimera le second; ou bien il s'attachera au premier, et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir à la foi Dieu et l'argent.
L'argent ici n'évoque pas seulement une recherche démesurée et effrénée d'un chiffre d'affaire ou d'un bénéfice toujours plus grand, mais concerne tous les comportements, les attitudes, qui contredisent la dignité naturelle et chrétienne de l'homme, image de Dieu.
Cela signifie très clairement que nous devons prendre en main notre avenir sans mettre notre dernière sécurité dans l'avoir et l'argent, mais bien en Dieu. Seule cette perspective nous libérera assez pour aimer nos frères et leur vouloir du bien. Notre vie doit correspondre à celle des enfants de Dieu: Soyez saint, parce que je suis saint, dit le Seigneur.
Et cette dignité même d'enfant de Dieu nous oblige à mettre les pauvres et les faibles au centre de notre action. Il s'agit non seulement des pauvretés matérielles, mais de toutes les autres formes de pauvreté : celle de l'enfant à naître comme celle des personnes âgées, celle des handicapés comme celle des exclus de notre société, celle de la mère en détresse comme celle du père en chômage, celle du jeune qui cherche comme celle du riche parvenu. Car, "quand on considère l'homme dans sa dimension de précarité, on est sûr de toucher chacun. Une société bonne pour le faible, le sera nécessairement pour tous."
Et n'oublions pas que notre prière et notre supplication doivent accompagner ces efforts comme nous le recommande l'apôtre Paul : J'insiste avant tout pour qu'on fasse des prières de demande, d'intercession et d'action de grâce pour tous les hommes, pour les chefs d'Etat et tout ceux qui ont des responsabilités, afin que nous puissions mener notre vie dans le calme et la sécurité, en homme religieux et sérieux. Qu'il en soit ainsi !
Retour au sommaire
Didier BERRET, assistant pastoral, à l'église St-Marcel, Delémont (JU), le 6 septembre 1998
___________________________________________________
Homélie pour la Célébrationœcuménique à l'occasion de la Schubertiade
Lect. bibliques : Gn 9,12-17; Ph 4, 4-9; Jn 20, 1-9
Sur une page blanche, cinq lignes droites, muettes, stériles, toutes les mêmes, filant en parallèle, sans aucune chance de se rencontrer.
Trois heures du mat' : il fait nuit noire sur Halifax. La mer a englouti, comme un monstre rapace, les dernières pensées, les dernières prières, les derniers cris d'espoir de ceux qui survolaient ses flots. Impitoyable, irréversible, comme un déluge sans fin, comme un tombeau barricadé par une pierre pesante, trop dure, inamovible.
Sur une page blanche, cinq lignes droites traçant tout droit vers l'infini, sans solution, condamnées à supporter à tout jamais un espace vide, une absence, une blessure. Et que dirait Schubert pour que ces lignes obscures sortent de leur mutisme ? Que pourrait-il écrire pour faire taire la mer dont le grondement des vagues étouffe toute musique ?
Elle reste blanche, la page et hante nos nuits sombres. Il pleut sur Halifax. La Parole, même la Parole ne répond plus: Celui qu'on appelait le Verbe gît, bâillonné, lamentable prisonnier d'un tombeau définitivement scellé… Alors que dirait bien Schubert ?
Mais il est, des profondes entrailles de la terre, des sources qui jaillissent; Schubert n'a pu se taire, comme n'a pu se taire l'évangile. De la nuit sort une femme, pas n'importe laquelle, une qui connaît, une qui vient de là, une qui a déjà, une fois dans sa vie, accompli le chemin. Une fille de l'ombre qui s'est nourrie bien trop longtemps d'un "pain de larmes" (Ps 80, 6) et d'un breuvage d'amertume. Cette femme, c'est Marie, la Magdeleine, celle qui, de ses yeux, avait laissé couler les larmes. Et parce que, comme Noé, ce jour-là, elle s'est trouvée face à la lumière, elle a vu, elle aussi, un arc-en-ciel s'allumer. On n'oublie plus le soleil, quand il nous a touché... Il fait encore sombre, tous sommeillent, lorsqu'elle s'en va reconquérir une aube.
Sur la page blanche, entre les cinq lignes, un double "p" s'est dessiné et quelques notes se mettent en route pianissimo, à pas feutrés, timidement, discrètement, sans trop oser y croire.
Sur la plage, près d'Halifax, un chant de flûte s'amorce, se glissant dans les vents et défiant les tempêtes.
Sur la feuille, le créateur écrit : "premier mouvement, largo". Et il poursuit son œuvre. Toujours "double piano", d'autres notes prennent place sur la partition, créant de nouveaux liens entre ces lignes jugées inaccessibles, et le rythme s'accélère et prend de l'assurance.
Marie avance et puis s'étonne et pressent. La Magdeleine - comme jadis l'autre Marie, celle de Nazareth - la Magdeleine se trouve là pour accueillir cette vie nouvelle qui se réveille. Les femmes ont depuis toujours gardé ce privilège d'être les premières à constater l'émergence de la vie.
La vie se partage. La partition prend forme. Le solo de flûte se faufile à présent entre deux autres voix et l'auteur écrit : "mouvement no 2 : allegro". Ils sont trois à souffler et ils soufflent tellement vite qu'on a l'impression de les entendre. Mais la musique est la plus forte. Pierre et Jean ont rejoint la Magdeleine et leurs voix se rappellent, se relancent, s'inter-pellent. Le ton est donné. On comprend à ce stade que le compositeur ira jusqu'au bout de son œuvre. Il est trop tard pour s'arrêter.
Déjà le soleil pointe son nez, le jour est tout neuf et c'est le premier d'une semaine qui commence. Tout s'accélère : "allegro vivace". Pierre s'interroge, Jean comprend : la vie est la plus forte, le linceul est roulé : on ne peut étouffer la parole. La grotte du tombeau redevient grotte de la crèche et la musique se joint aux hymnes : louez Dieu par les cordes, les flûtes, les cymbales retentissantes… La vie a vaincu la mort, et de la mort jaillit la vie…
Parce que même les vagues tonitruantes des mers mouvementées ne parviennent à museler la douce voix de la flûte… Parce que Schubert ne peut se taire, ni se résigner à laisser les lignes noires et droites s'en aller s'enfoncer dans l'oubli. Parce que les pierres les plus lourdes ne parviennent à éteindre la lumière.
Il pleut toujours sur Halifax, mais regardez, amis, au-delà des nuages, vous qui aimez la musique : les cinq lignes droites, noires et muettes prennent les couleurs de l'arc-en-ciel et les notes emplissent l'immensité du ciel.
Voilà la raison de notre fête, de notre espérance et de notre joie. Alléluia.
Retour au sommaire
Abbé Philippe BAUD, au monastère des Bernardines, Collombey, VS. Le 2 août 1998
___________________________________________________
Homélie pour la messe du 18e dimanche ordinaire (année c)
Lect. bibliques : Qo 1, 2; 2, 21-23; Col. 3, 1-11; Lc 12, 13-21
"Riches en vue de Dieu"
N'y a-t-il pas quelque humour de Dieu à nous proposer ce matin une parabole vieille de 2000 ans que l'on aurait très bien pu entendre pour la première fois hier soir, lors d'un discours de 1° août, dans la bouche d'un orateur désireux de stigmatiser, par la caricature, le besoin de sécurité où s'enferment trop de citoyens suisses ? Bien sûr, l'Helvète n'est pas le seul à porter une bileuse attention à la croissance de ses biens, en oubliant que les avoirs ne peuvent garantir ni bonheur ni éternité de vie.
Rien de neuf sous le soleil, nous a fait remarquer il y a un instant l'auteur désabusé de l'Ecclésiaste.
Que l'homme s'épuise à rechercher la fortune ou qu'il ne s'y donne aucune peine, au bout du compte, le résultat est le même : nous prendrons tous le chemin du cimetière.
Ce constant pessimiste, inscrit dans le livre même de la Parole de Dieu, montre la trace d'une béance que nous portons tous, comme une attente dans le cœur : la soif infinie d'un bonheur dont nous savons très bien - car c'est un fait d'expérience - que l'argent ne permet pas à se le procurer.
C'est pourquoi, en vrai maître spirituel, l'apôtre Paul écrit aux chrétiens de Colosse : Recherchez donc les réalités d'en haut... Tendez vers celles-là, et non pas vers celles de la terre !
Pour Paul, la terre dont on parvient si difficilement à décoller, c'est le monde des passions, de la recherche du plaisir, des désirs malsains ; c'est aussi - surtout ! - le mensonge entre les êtres humains et tout ce qui crée les divisions : entre le Grec et le Juif, entre l'homme et la femme, entre l'esclave et l'homme libre. Nous dirions aujourd'hui : entre le non-croyant et le croyant, le pauvre et le riche, l'étranger et le citoyen du pays, le marginal et celui qui peut se vanter d'avoir réussi.
Tendre vers le haut, pour saint Paul, ce n'est bien sûr pas chercher à s'élever au-dessus des autres, mais vivre avec le Christ, devenir avec Lui cet homme nouveau que le Créateur veut conduire à la vraie connaissance. Et cette vraie connaissance, qu'il dit cachée en Dieu - parce que nous ne pouvons pas l'acquérir par nous-mêmes -, c'est l'amour incroyable que le Christ a manifesté en donnant sa vie pour nous.
Voilà de quel Royaume, mes sœurs, et nous tous qui sommes rassemblés ce matin par les ondes avec vous, voilà de quel Royaume nous sommes les héritiers !
Cet héritage n'a rien à voir, naturellement, avec ces biens autour desquels des familles peuvent se quereller quand elles partagent les dépouilles de leurs morts : en ces sortes de disputes, Jésus refuse tout net d'entrer en matière. Car s'il est venu, lui, le Fils de Dieu, s'il a traversé la mort et s'il est ressuscité, c'est pour nous entraîner avec lui sur les chemins de la vraie Vie : de cette vie que les mites et les vers ne détruisent pas, que le voleur ne peut pas emporter.
Jésus nous y exhorte clairement : Faites vous des portefeuilles inusables, un trésor inaltérable dans les cieux ! en précisant quelques lignes plus loin, dans ce même évangile de Luc : car où est votre trésor, là aussi sera votre cœur !
Jésus, pour nous, veut d'un bonheur incorruptible, un bonheur qui ne meurt pas, stable et inusable.
Mais s'il nous faut rechercher les richesses d'en haut, si le trésor qui ne s'effrite pas se trouve dans les cieux, est-ce à dire que la voie supérieure consisterait pour nous dans le refus du monde, le rejet du corps et la condamnation des biens matériels ? Dans l'histoire du christianisme, il s'est trouvé des courants spiritualistes pour se fourvoyer sans joie dans de telles interprétations.
Pour Jésus, tout au contraire, la voie supérieure est dans l'amour du monde : il a donné sa vie pour le sauver.
Il a attiré notre attention sur les merveilles de la création : les oiseaux du ciel, les fleurs des champs, le sourire des enfants. Il a loué le travail du semeur et la tâche du vigneron; il a goûté le pain et apprécié le bon vin ; il a guéri des infirmes et enseigné le partage des biens, afin que tous puissent avoir une plus juste part au bien-être sur cette terre.
Il a revêtu notre corps, il en a porté les grâces et les peines ; il a connu le tressaillement de l'angoisse et celui de l'allégresse. Au matin de Pâques, il est ressuscité pour que la mort n'ait plus le dernier mot sur l'énigme de notre chair .
Il n'est pas venu pour promettre à un petit nombre de disciples des gains matériels et la considération sociale dans ce monde qui passe, une santé invulnérable, l'assurance d'un travail bien rémunéré et des réussites affectives. Il nous invite à bien davantage : à nous découvrir riches en vue de Dieu.
Comment entendre une telle proposition ?
C'est ici que la rencontre des communautés monastiques peut apporter une précieuse illustration à notre lecture de l'évangile.
Souvent les monastères nous intriguent - vus du dehors - en raison des moyens qu'ils se donnent pour "prendre distance", se mettre à l'écart du monde. Mais ne sont-ils pas en cela très semblable à ce qu'on appelle ailleurs, dans l'univers scientifique, des "centres de recherche" ?
Mais ici, ce n'est point l'antimatière ou la fusion thermonucléaire que l'on cherche à découvrir. Si des femmes ou des hommes font choix de vivre ensemble, en obéissant librement à une même règle ou programme de vie, c'est afin de pouvoir mieux se tenir en permanence en quête de Dieu. C'est dans ce but qu'ils ont pris ces engagements étonnants : le renoncement à toute propriété personnelle, la mise en commun de tous leurs biens, le célibat, une vie austère de travail et prière sous la conduite d'un père ou d'une mère spirituels.
A seule fin de devenir, selon les mots de Jésus, riches en vue de Dieu.
Saint Bernard, qui a si magnifiquement incarné la vocation monastique cistercienne dans la première moitié du XII° siècle, l'exprime très simplement : "C'est un grand bien de chercher Dieu" ( Sermons sur le Cantique 84, 1 ) .
La vie d'un moine ou d'une moniale ne s'explique pas autrement que par cette recherche de Dieu. Certains jugent une telle forme d'existence inutile, mais d'autres la saluent comme essentielle : parce qu'elle témoigne de l'attente cachée de Dieu qui habite, en son fond, la vie de tout homme.
Peut-être ne le savions-nous pas encore, mais nous-mêmes, d'une manière ou d'une autre, ne sommes-nous pas tous secrètement interpellés par cette recherche ? Non pas que nous éprouvions une attirance pour la vie au monastère. Mais nous sommes nombreux à chercher une vie "différente", une vie plus libre et qui ait "un sens" ?
N'est-ce pas cela, en cette saison, qu'exprime justement la grande transmigration des vacances ?
Parce que nous aspirons à une existence plus heureuse et plus ouverte, nous sommes prêts à l'effort et, bien sûr, à la dépense : pour voir plus loin, pour découvrir des horizons plus vastes. Et quand nous pouvons nous arrêter sans hâte devant la splendeur des montagnes ou la ligne d'horizon de la mer, nous sentons que le fond de notre âme a été créé pour l'infini.
C'est pourquoi, significativement, nous rêvons tous d'un "ailleurs" que, spontanément, nous imaginons comme un espace de pureté et de soleil : un royaume d'amour !
Eh bien, ce que nous cherchons deux ou trois semaines par an, aussi étrange que cela puisse paraître, voilà ce que les moines et les moniales cherchent tous les jours de leur vie. Mais eux, pour avancer dans cette découverte, ils ont paradoxalement choisi de renoncer à voyager.
Mes sœurs, en vous efforçant de vivre ici, dans le silence discret de vos murs, d'une existence très ordinaire de travail, de prière et de charité fraternelle, vous nous montrez que cet "ailleurs", que nous allons souvent chercher si loin de nous, il se trouve en fait que nous le portons déjà "au dedans" de nous. Que l'horizon sans limite, chacun peut le trouver en soi-même.
Et par votre fidélité à l'évangile, par la méditation intime que vous entretenez avec la Parole de Dieu et par votre attachement à la mettre en pratique, vous nous rappelez sans bruit que cet infini, pour venir jusqu'à nous, a pris un visage d'homme : celui de Jésus, accessible aujourd'hui dans le semblable, le tout proche.
Il n'est donc pas besoin, pour entreprendre ce voyage, de disposer d'autre moyen que d'un cœur résolu à aimer. Si les moines et les moniales ne prennent pas de vacances, ce n'est pas qu'ils ne connaissent pas dans leurs vies, tout comme nous, des moments de lassitude et de fatigue. L'enseignement de saint Benoît, leur maître, se résume en effet dans cette consigne familière : prie et travaille ! Or la prière est un travail difficile et le travail ne se transforme pas tous les jours aisément en prière.
Si moines et moniales ne vont pas à la plage et ne partent pas en randonnées, s'ils privilégient dans leurs murs la régularité de l'horaire, la solitude et silence, c'est parce qu'ils savent que l'espace le plus vaste, le plus libre et le plus heureux se trouve au-dedans de nous : là où Dieu veut établir sa demeure.
Voilà pourquoi les cloîtres ont fait le choix d'une certaine distance à l'égard des activités du monde : afin que leur cœur soit davantage "vacant" pour Dieu.
La vie monastique, faut-il le préciser, n'est pas la seule voie pour aller en soi à la rencontre de Dieu. Cette expérience peut être vécue dans une vie familiale et professionnelle extérieurement semblable à toutes les autres. Certains la vivent très courageusement aussi, sans l'appui d'une communauté, dans un lit de malade ou une cellule de prison.
Car tous nous sommes appelés à nous mettre en route, à partir du point où nous nous trouvons aujourd'hui, pour aller à la rencontre de cette Présence, aimante à l'infini, qui nous attend à l'intime de nous-mêmes. Voilà pourquoi saint Paul nous encourage à devenir chercheurs des réalités d'en haut. Autrement dit : des chercheurs de Dieu, présent à cette hauteur qui est au-dedans du plus bas d'entre nous.
Cette recherche n'exige pas de grands moyens matériels, physiques ou intellectuels. Le dopage n'y est pas non plus recommandé : les humbles et les petits y progressent en tête de peloton. Il n'est besoin que d'un cœur disposé à la confiance, persévérant, appliqué à se mettre à l'école de Jésus.
Nous l'avons compris : pour assurer notre sur-vie ( c'est-à-dire pour vivre plus ), il ne s'agit pas d'abattre nos greniers pour en construire sans relâche de plus grands ou de fonder des empires économiques toujours plus vastes, avec la perspective de conquérir la planète. Les colosses, tôt ou tard, s'effondrent avec des nuages de poussière et de sang.
L'évangile, message "universel", ne nous invite pas à la "mondialisation", mais à la "divinisation" : parce qu'il y voit notre seul vrai chemin d'humanisation.
Pour devenir plus humains - pour accomplir notre vocation d'homme - cherchons donc les réalités d'en haut, sans nous tromper de direction.
Peut-être hier soir, près d'un feu de 1° août, avez-vous chanté ces versets de l'hymne suisse :
Sur nos monts quand le soleil
annonce un brillant réveil... ?
Ce réveil, dans la lumière de l'autre Soleil, c'est justement cela l'espérance des croyants et, par le fait même, celle des cloîtres !
Ne soyons pas étonnés si chaque nuit, alors que nous dormons encore, moines et moniales devancent l'aurore et se retrouvent avant l'aube dans le chœur de leur église pour y chanter la louange de Dieu et méditer sa parole.
Cette "vigilance" n'est par leur privilège : elle nous indique simplement une voie, qui mérite que l'on y consacre ses meilleures énergies.
Dieu, aujourd'hui, cherche encore à naître :
Il demande à poindre dans nos vies,
pour éclairer notre nuit.
Il voudrait nous faire découvrir
combien déjà, chacun, nous sommes
riches en vue de Lui.
Retour au sommaire
Père Henri-Marie COUETTE, à l'Abbaye d'Hauterive, Posieux (FR), le 19 juillet 1998
___________________________________________________
Homélie pour la messe du 16e dimanche ordinaire (année c)
Lectures bibliques : Gn 18, 1-10; Lc 10, 38-42
Marthe et Marie…
deux figures que, bien souvent, nous opposons facilement ! Action et contemplation : deux attitudes que nous avons bien du mal à concilier sans les faire s'exclure mutuellement. Il est vrai que la remarque de Marthe tout occupée à servir son hôte, nous paraît des plus justifiées vis-à-vis de sa sœur qui semble briller par son apparente passivité !
Pourtant, selon son habitude, à travers sa réponse de prime abord déconcertante, le Christ nous oblige à reconsidérer la question au-delà de nos réactions spontanées. Son propos peut-il donc signifier en effet une dépréciation du service du prochain ? A la vérité, il s'agit au contraire de le replacer dans sa vraie perspective. Dès lors, en quoi consiste cette fameuse "meilleure part" que Jésus déclare être celle de Marie ?
Pour le comprendre, sans doute nous faut-il chercher à mieux savoir ce qu'est la contemplation : ne pourrait-on pas tout simplement la définir comme une aptitude à se laisser captiver par le visage de Dieu ? S'il en est ainsi, il n'y a plus de raison défendable de l'opposer à l'action, comme si faire le choix de la première devait nécessairement entraîner le rejet de la seconde. Heureux en effet qui sait discerner Dieu sous les traits d'un visage humain !
C'est l'expérience grandiose que nous décrit ce matin la première lecture à travers la mystérieuse visite que reçoit Abraham : en accueillant ces trois inconnus et en leur rendant avec empressement les devoirs de l'hospitalité, il lui est donné rien moins que de pouvoir adorer Dieu lui-même ! Fait remarquable, en effet, pour Abraham, action et contemplation coïncident parfaitement. Pressentant la majesté cachée de ses hôtes, il ne ménage pas sa peine, ainsi que le souligne le texte avec une insistance remarquable : il courut à leur rencontre, nous est-il dit, il se hâta, il commande à Sara de vite préparer des galettes, et enfin il court au troupeau chercher un veau gras et se hâte de l'apprêter. Ayant servi ses hôtes - ou son hôte unique, puisque le texte porte tantôt le singulier, tantôt le pluriel - il se tient là debout, ce qui est un signe de déférence en présence de celui que le texte en son début nous présente explicitement comme le Seigneur venu à sa rencontre.
Dans le cœur d'Abraham, à aucun moment il n'y a donc de hiatus entre action et contemplation : le patriarche sert tout simplement celui qu'il adore, et il adore celui qu'il sert. Chez lui, pas moins de zèle que chez Marthe, mais ce qui marque vraiment la différence entre les deux, c'est que lui n'oublie pas qui il sert : son Seigneur.
La contemplation de cette scène conduira les Pères de l'Eglise à pressentir derrière l'hospitalité d'Abraham une révélation comme en énigme du mystère de la Sainte Trinité : trois nous dit le texte, mais un seul Seigneur au singulier. De leur méditation naîtra toute une tradition iconographique dont l'illustration si évocatrice et assurément la plus connue sera la fameuse icône de Roublev qui nous réjouit encore aujourd'hui.
Ainsi donc, la véritable question n'est pas dans le choix entre action et contemplation, entre les hommes ou Dieu, elle est dans notre décision de nous laisser captiver par le visage de Dieu. C'est ici que l'on doit refuser la classification trop facile entre les deux catégories de "spécialistes" : il y aurait d'une part les "contemplatifs", (à qui on laisse volontiers cette difficile contemplation dont ne sait pas trop quoi faire), et puis les "actifs" d'autre part, sous-entendu les seuls "sérieux" parce qu'eux au moins ont le courage de se confronter avec le monde pour tenter de le transformer selon les valeurs de l'évangile. Avouons, même si généralement on ne parle pas aussi crûment, qu'ici nous ne sommes pas loin d'une vision répandue de nos jours.
Le malheur est qu'elle ne correspond pas du tout à l'exigence de l'évangile pour lequel seul importe l'acte de discerner la présence du Christ. Mais où et comment ? demandons-nous. Jésus a lui-même été très explicite là-dessus : tout ce que vous avez fait au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait. La réponse est donc simple : c'est sur le visage de mon prochain qu'il m'est offert de discerner dans la foi le visage de Dieu; sur celui du frère, sans exclure le plus défiguré, voire en celui qui est mon ennemi, dans la mesure où ne faire du bien qu'à ceux qui nous en font ou qui peuvent nous le rendre n'a rien d'extraordinaire, puisque même les païens en font autant, nous avertit Jésus. Par cette vision qui se refuse à séparer ce que Dieu a uni, contemplation et action se voient réconciliées car le grand commandement est bien unique et indivisible : tu aimeras le Seigneur ton Dieu et ton prochain comme toi-même.
Le signe d'une authentique contemplation n'est donc pas à lire ailleurs que dans la ferveur à aimer son frère honoré mystérieusement comme le porteur de l'image de Dieu. En effet, il serait absolument fallacieux de faire l'apologie d'une contemplation qui ne conduirait pas au service concret du prochain. Mais à l'inverse, on perdrait certainement l'essentiel en prétendant vouloir se lancer dans l'action sans être d'abord entré dans une contemplation nous rendant familier le visage de Dieu et
ainsi capables de retrouver ses propres traits en nos frères.
Pour nous donc, suivant l'injection de saint Bernard de Clairvaux (3e sermon pour l'Assomption de Marie) :
accueillons le Christ… et, avec Marthe, mettons-nous à son service dans ses membres mais sans négliger de regarder la gloire de Dieu qui nous transforme en cette même image. Là est vraiment notre meilleure part, puisque, poursuit saint Bernard, dans l'éternité, cette contemplation demeurera pour tous la seule occupation, l'unique tâche, la même vie de tous.
Dès lors, la question cruciale de notre vie ne peut plus être à choisir entre Dieu et l'homme (contemplation ou action), mais elle est bien de les choisir tous les deux puisque celui qui n'aime pas son frère qu'il voit ne peut prétendre aimer Dieu qu'il ne voit pas. Tel est le langage chrétien : il définit une même exigence pour tous, quels que soient les états de vie.
Montre-moi comment tu aimes, je te dirai ce que vaut ta contemplation et dis-moi qui tu contemples, je saurai alors qui te fascine tant sur le visage de tes frères.
Retour au sommaire
Abbé Jean-Jacques MARTIN, à l'Abbaye de St-Maurice (VS), (Semaine romande de Musique et Liturgie), le 12 juillet 1998
Homélie pour la messe du 15e dimanche ordinaire (année c)
Lectures bibliques : Dt 30, 10-14; Col 1, 15-20; Lc 10, 25-37
Toi qui cherches le Royaume, écoute :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Cette parole nous savons bien qu'elle résume l'enseignement de Jésus; cette parole nous la portons chacun dans notre cœur.
Mais est-ce que nous ne la portons pas un peu comme un bijou
ou un habit de fête, c'est-à-dire seulement à certains jours, en certaines circonstances, comme pour nous rappeler un idéal sans rapport avec les soucis de la vie quotidienne.
Cette parole nous dit que nous devons nous aimer nous-mêmes. Cela, me direz-vous, nous le savons bien. Depuis notre plus tendre enfance nous l'avons entendu de nos parents ou de nos catéchistes. Faisons un petit effort aujourd'hui pour que cette parole devienne vraiment bonne nouvelle.
S'aimer soi-même, c'est devenir ce que nous sommes capables d'être : non pas seulement riches, puissants, entourés de considération ou d'affection mais encore capables d'aimer vraiment. S'aimer soi-même, c'est vouloir dépasser la médiocrité, pour que ce qui en nous est le meilleur, puisse prendre son essor. Or, qu'y a-t-il de plus grand en nous, que notre capacité de donner et de nous associer ainsi au vouloir créateur de Dieu ?
Il faut que cette puissance d'aimer s'éveille en nous, il faut que nous y soyons appelés. Sans cela nous retombons facilement dans la routine et aussi dans la préoccupation exclusive de notre propre intérêt.
Aujourd'hui Jésus nous appelle à sortir de nous-mêmes, à nous dépasser. Il nous fait lever les yeux et découvrir notre prochain dans cet homme blessé gisant sur le chemin. Il nous appelle à nous dépasser. Il vous appelle, chers amis de la Semaine romande de Musique et Liturgie à sortir de vous-mêmes. N'est-ce pas ce que vous avez fait et vécu cette semaine ? Sous la conduite de l'Esprit, en lien avec le jubilé de l'an 2000, vous avez accepté de participer à un travail musical intense, vous avez cherché à mieux comprendre votre rôle dans le cadre de la liturgie. Vous avez accepté de vous dépasser pour que, comme je viens de vous le dire, le meilleur en vous puisse prendre son essor.
Vous avez découvert d'autres personnes venues d'horizons qui n'étaient pas les vôtres. Elles sont devenues votre prochain.
Poursuivons notre lecture de l'évangile. Vous serez d'accord avec moi pour dire que le Samaritain est bon, peut-être au point d'être mièvre. Tout le monde peut lui reconnaître du courage pour s'être arrêté sur le bord d'une route bien mal fréquentée. Nous sommes plein d'admiration pour le dévouement qu'il manifeste.
Et certains pourront se poser la question de savoir s'il n'en fait
un peu trop, quand il donne de l'argent à l'aubergiste et laisse entendre qu'il en donnera de nouveau lors de son prochain passage.
Disons-le franchement : comme le docteur de la Loi, nous sommes tout prêts à reconnaître aussi, qu'il nous est souvent difficile de faire véritablement nôtre la parole du Christ : Fais de même, toi aussi…".
Trop, c'est trop. Alors, il faut bien trouver une parade. Et c'est ainsi que nous organisons notre charité. Lorsqu'une main se tend, nous donnons parfois quelque chose, nous signons un chèque annuel pour une association caritative et nous nous sentons émus, véri-tablement et sincèrement, lorsque nous voyons à la télévision des images de catastrophes.
Mais au fond de nous-mêmes, nous sentons que cela n'est pas suffisant et que nous cherchons plutôt à nous débarrasser d'un problème qui va bien plus loin que cela. Et, dans ce cas, nous sommes comme le prêtre et le lévite. Nous ne prenons pas le temps, ou nous ne voulons pas le prendre ce temps, pour nous arrêter.
Le Samaritain semble prendre du temps pour vivre ce service. Il semble même y trouver du plaisir. Son dévouement lui fait du bien et lui apporte quelque chose. Là sûrement, est le secret de son geste.
Pouvons-nous aller jusqu'à dire qu'il le fait pour lui-même ? Pourquoi pas un peu. Cet étranger, au corps abîmé, rejeté dans la solitude de la misère, lui ouvre des horizons au plus profond de lui-même, en soulageant ce corps brisé, en établissant avec cet étranger une relation gratuite, le Samaritain se révèle à lui-même et se découvre plus homme.
Le Samaritain découvre en lui cette loi de l'amour qui invite tout homme à regarder l'autre comme un frère. Cette loi n'est pas
au-dessus des forces humaines, ni hors d'atteinte. Elle se laisse découvrir par ceux qui la laissent venir sur les lèvres et atteindre le cœur.
Il est vrai que cela n'est pas toujours aussi évident. Il est difficile de se découvrir plus homme lorsque dans un groupe je suis mis systématiquement de côté, lorsque mon voisin me fait remarquer que je le dérange constamment, lui qui est handicapé et moi qui suis bien portant, lorsque les autres savent déchiffrer les notes de musique de manière presque insolante, alors que moi je balbutie les rudiments du solfège, lorsque le malade dans son lit d'hôpital doit accepter le personnel soignant à tous moments, ainsi que le personnel de nettoyage, lorsque je voudrais rendre un service et que l'autre, mon prochain me dit qu'il peut très bien se débrouiller tout seul, et la liste pourrait s'allonger.
Nous avons, avec le Samaritain à découvrir que cette loi de l'amour il faut la laisser venir jusqu'à nous. Elle portera le nom
de l'Amour, avec un A majuscule et prendra peut-être visage.
Pour nous, l'Amour prend le visage de Jésus. Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
En écoutant ces paroles de Jésus, nous aurons sûrement envie d'aider davantage. Mais attention aux milles et une raisons que nous pouvons nous donner pour ne pas bouger tout de suite.
Jésus n'est pas l'homme des parlotes. Tu sais ce qu'il faut faire,
tu sais qu'il faut aider. Fais-le, tout de suite. Aide et tu vivras.
Voilà cette bonne nouvelle pour nous aujourd'hui. Durant ce temps de vacances, je vous invite, je nous invite à nous lever chaque matin avec un regard sur Jésus qui nous dit :
Aide et tu vivras…
Amen.
Homélie pour la messe du 14e dimanche ordinaire (année c)
Lectures bibliques : Is 66, 10-14; Ga 6, 14-18; Lc 10, 1-20
Chers frères et sœurs, chers amis musiciens,
Nous venons de lire des textes superbes, Isaïe plein d'enthousiasme : Réjouissez-vous avec Jérusalem, exultez à cause d'elle, soyez pleins d'allégresse. Et le psaume qui suit : Terre entière acclame Dieu, chante ton Seigneur… fêtez sa gloire et chantez sa louange. Venez, vous tous qui aimez Dieu et je vous dirai ce qu'il a fait pour mon âme !
Et ces textes du jour sont lus et chantés aujourd'hui-même par des centaines de millions de chrétiens sur toute la surface de la terre ! Vraiment, on ne pouvait trouver mieux pour la célébration de cette Eucharistie dans le cadre du "Festival de Musiques sacrées de Fribourg". Et dans les écritures, c'est Dieu lui-même qui nous parle et qui nous dit qu'il veut cette joie, cette louange, cette musique.
Oui, toute vocation artistique s'enracine dans la volonté même de Dieu qui a voulu qu'en l'homme corps et esprit, toute la création puisse connaître et chanter son créateur. Et il était donc bien normal que l'Eglise, dans sa fidélité à son Seigneur et dès ses origines, demande aux artistes de composer les parfums de grand prix qu'elle répandra, comme Marie-Madeleine, sur la tête et les pieds de son maître jusqu'à la fin des temps.
Avec Moïse déjà, dès la fondation d'Israël, Dieu avait interdit qu'on le représente par la sculpture et la peinture : Tu ne feras pas d'image de moi ! Il craignait l'idolâtrie (courante à l'époque) où l'image usurpe le culte qui est dû à celui qu'elle ne fait que représenter.
Mais, dès le début, il n'en sera pas de même pour la musique, car elle est l'art le plus spirituel, celui qui ne laisse après lui pas un atome de matière. Elle est donc aussi l'art le plus proche de Dieu qui est pur Esprit… et quand vous aurez fini de chanter cette messe, il n'en restera rien dans cette église, mais c'est en vous que la musique laissera comme une trace de lumière, une immense joie au cœur, en même temps qu'une espèce de nostalgie d'un trop court instant d'une harmonie inconnue, comme un instant de paradis.
Oui, c'est bien vrai; de même que le parfum d'une rose a le pouvoir de dilater vos narines, ainsi en est-il de l'art et de la musique en particulier : elle vous dilate l'âme, mais c'est la dilatation de la montgolfière : une dilatation pour monter. Dans la joie que la beauté provoque en vous, vous êtes montés très haut. Et vous avez touché comme à l'horizon d'un monde insoupçonné où vous avez découvert comme une paix inconnue, d'où la nostalgie par après d'avoir à en redescendre et cet immense désir d'y retourner.
C'est que le ciel, c'est la joie et la paix, et c'est justement ce que vous avez ressenti. Parce que d'habitude, nous sommes des êtres éclatés, tiraillés, désarticulés par un corps qui cherche ses plaisirs, un cœur qui a ses soifs d'amour, et une intelligence qui exige la vérité, mais hélas, les trois vont rarement dans le même sens. Et puis alors tout à coup, en chantant, vous avez découvert un moment d'harmonie. Pendant quelques instants, votre souffle, votre voix et tous les muscles de votre corps se sont unis pour chanter, et votre corps en a oublié tous les autres plaisirs. Et votre cœur a oublié tous ses désirs parce que celui de la beauté était comblé, et votre intelligence n'a cherché qu'à comprendre ce que vous chantiez pour le mieux chanter encore.
Alors, pendant un moment, votre corps, votre cœur, votre sensibilité et votre intelligence ont pu jouir ensemble, en même temps et pleinement d'un même bien, unifiés par une même beauté et dans une même joie, dans l'innocence absolue et donc enfin sans culpabilité. Unifiés et heu-reux dans l'innocence totale, mais c'est la définition même du paradis !
Voilà pourquoi, Dieu dans sa bonté, nous a donné l'art, à nous qui avions perdu le premier paradis. Et l'on comprend que dès le début de la bible, il donne des ordres en ce sens : "Dans mon temple, je veux tant de citharistes, de flûtistes, de cymbales, de trompettes, etc, et des centaines de choristes". Oui, Dieu nous a donné l'art, parce que tout homme a besoin de délectations et celui qui n'en a pas de spirituelles passe bien vite aux charnelles. Et la musique étant l'art le plus spirituel, c'est donc aussi celui qui se rapproche le plus de Dieu. Et le chant est l'art le plus humain, disait déjà Aristote "du fait que la voix signe la supériorité de l'homme sur l'animal, parce qu'elle est marquée au sceau de l'esprit".
Oui, Dieu est bon de nous avoir donné la musique et de nous avoir ordonné de le chanter : parce qu'en fait, dirons-nous dans la préface, nos chants n'ajoutent rien à ce qu'il est, mais ils nous rapprochent de lui, et nous font pressentir, inauguralement, ce que sera la joie de la rencontre définitive. C'est donc d'abord pour notre bonheur à nous qu'il nous demande de chanter sa gloire à lui.
Et c'est bien normal, parce que c'est d'abord Dieu qui est l'artiste suprême, le "poète" absolu. Car le mot "poète" vient du grec "poiein" qui veut dire faire, créer. C'est donc Dieu l'artiste, le poète total, le créateur; et le cosmos entier n'est rien d'autre que le poème de Dieu qui nous chante son amour. Alors il est normal que l'homme, créé à l'image de Dieu, soit aussi un artiste, un poète : de par sa ressemblance Dieu a déposé en lui le goût de la beauté et la capacité de la célébrer.
Seulement, et c'est là la souffrance de tant d'artistes, s'il le pouvait, le poète n'écrirait pas un poème à sa fiancée. S'il le pouvait, il voudrait lui
donner tout son amour dans son inexprimable fulgurance. Impossible :
il se heurte là à sa limite humaine. Son amour en lui n'est que vibrations, ondes et chaleur. Mais dès qu'il est écrit, le papier a figé, glacé, sclérosé cet amour qui en lui n'était qu'une brûlure. D'où la multiplicité des œuvres; à chaque fois, c'est la même tentative d'éclabousser une chose par la richesse intérieure de l'artiste pour tenter d'allumer dans le cœur de l'autre quelque chose de l'incendie qui l'a fait naître.
L'œuvre pleinement réussie devrait n'être qu'un cri, aussi aigu qu'un stylet et qui pénètre jusqu'au cœur de l'autre. Impossible, c'est toujours imparfait, parce que l'autre est un temple secret dont lui-même ne possède pas la clé !
Et bien justement, rien n'est impossible à Dieu. Et lui aussi, il a un amour intérieur d'une inexprimable fulgurance : il est l'Amour, et lui aussi il veut le dire, mais il n'est pas touché par nos limites humaines. Lui, il a en lui l'œuvre absolue, un poème d'un seul mot qu'il sera éternellement seul à prononcer et qui dit la totalité de son Amour; il a en lui une musique absolue et qui d'un seul et éternel accord chante la totalité de sa beauté.
Et ce poème, cette musique intérieure et silencieuse qui l'exprime totalement, cette œuvre absolue, en lui, ce n'est pas "quelque chose", c'est "quelqu'un", c'est son Fils, le Fils même de Dieu qui en Jésus se fait homme pour nous dire l'amour du Père en mots que l'on comprenne. Et quand il aura épuisé la capacité des pauvres mots que nous avions forgés pour exprimer les choses humaines, alors, dans une pédagogie qui n'est possible qu'à Dieu, il se donne ! Et dans l'Eucharistie, nous recevons celui qui connaît l'Amour du Père avec toute sa connaissance et tout son Amour. Voilà l'œuvre d'art absolue, cette parole, ce poème, cette musique, ce Fils de Dieu qui peut pénétrer jusqu'au cœur de celui qui l'écoute et allumer en lui l'incendie d'amour du Dieu qui nous l'envoie.
Et voilà à quoi vous travaillez quand vous chantez de la musique sacrée, de la musique religieuse : vous revêtez la parole de Dieu d'un vêtement de lumière; vous l'habillez de splendeur, non pas qu'elle ait un quelconque besoin d'être embellie, mais pour la rendre plus accessible à notre pauvre cœur humain. Et si vous le faites bien, alors il y aura pour vous une béatitude : J'étais nu et vous m'avez vêtu vous dira un jour la parole de Dieu, le Fils même de Dieu.
C'est que le Christ a racheté tout l'homme et toutes ses valeurs réelles. L'art est donc aussi tout ruisselant du sang de la rédemption, et c'est en ce sens qu'il existe un art sacré, une musique sacrée… et c'est comme telle qu'il nous faut la voir, l'aimer et la prier. Alors, avec la foi : l'art, la vie, la prière et la joie ne feront plus qu'un… Et je n'ai rien de plus beau à vous souhaiter aujourd'hui et pour toute votre vie.
Amen.
Abbé André BISE, à la paroisse de Grandvillard (FR),
Fête de la PENTECÔTE - Lectures bibliques : Ac 2, 1-11; Rm 8, 8-17; Jn 14, 15…26
"Quand, petit garçon, je demandais à ma mère : Le Bon Dieu, où est-il ? tantôt elle montrait mon cœur, tantôt le crucifix. A mes yeux, elle ne semblait faire aucune distinction entre le Bon Dieu et Jésus Christ".
C'est un Gruérien qui raconte ce souvenir, dans un beau livre au titre merveilleux : L'Or du Pauvre (par Alexis Peiry, Ed. de l'Aire 1968). Et il explique comment "cette confusion" qui était plutôt une ambiguïté qu'une erreur, lui fut bienfaisante : "La vision de cet homme ensanglanté, cloué à une croix, que ma mère appelait aussi le Bon Dieu, me persuada que, bien qu'invisible, Dieu était une vraie personne, comme mon père, ma mère, mes frères et sœurs, et non pas une espèce de brouillard, de vapeur, de vent, de fantôme…" Dieu est au-dedans de ton cœur : révélation illuminante qui est celle même de Jésus que nous venons d'entendre : Si quelqu'un m'aime, mon Père l'aimera et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure et le Père, en mon nom, vous donnera l'Esprit saint, qui vous enseignera tout".
Elle avait compris, cette humble femme paysanne, que les promesses de Jésus et la venue de l'Esprit, que nous célébrons aujourd'hui, ne sont pas reléguées dans un passé révolu. Ce sont les réalités profondes de notre vie chrétienne aujourd'hui. Notre Seigneur le dit clairement dans sa prière suprême, le soir du Jeudi saint : Je ne prie pas seulement pour eux - les disciples proches de moi de soir - mais pour tous ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi.
Le récit de la Pentecôte - si solennel, si plein d'images fulgurantes : le vent, le feu, la parole libératrice qui jaillit - le récit même pourrait faire croire à une manifestation unique d'autrefois, un don extraordinaire réservé à ceux qu'on appellera les colonnes de l'Eglise. Saint Pierre lui-même l'a cru un moment ! Quel étonnement chez lui quand, un peu plus tard, allant à contre-cœur dire la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ à des païens, il se rendit compte que même sur les nations païennes le don de l'Esprit Saint était répandu. A peine avais-je pris la parole, dit-il que l'Esprit Saint tomba sur eux comme il l'avait fait sur nous au commencement ! et il ajoute : Si Dieu a fait à ces gens-là le même don qu'à nous pour avoir cru au Seigneur Jésus-Christ, moi, qui étais-je pour pouvoir faire obstacle à Dieu ?
Et il y a bien des manières d'accueillir la Parole de Dieu et de recevoir l'Esprit Saint, dans la communauté visible des croyants et hors d'elle, dans le fouillis du monde comme il va ! L'Esprit souffle où il veut, tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d'où il vient ni où il va.
Il est dans le cri des enfants que l'on exploite pour faire plus d'argent. Il est dans le cœur de ceux qui travaillent à plus de justice et de charité - quand bien même leurs noms ne sont pas inscrits sur des fichiers paroissiaux ! Il façonne le courage de ceux qui souffrent. Il est la paix secrète, il est la dignité de ceux que plus rien de relie à ce monde, peuple sans voix des hôpitaux et des maisons de vieillards…
Ce n'est peut-être qu'un filet d'eau qui se faufile sur une terre apparemment inculte, mais ce filet d'eau vient de la source, cachée et jaillissante, la source de toute fécondité. Si quelqu'un a soif, dit Jésus, qu'il vienne à moi et qu'il boive : de mon sein couleront des fleuves d'eau vive. Il désignait ainsi l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui.
Et nous, fidèles privilégiés, qui entendons l'évangile à longueur d'année et qui risquons de recevoir les sacrements, l'Eucharistie surtout, comme une routine - nous qui pouvons boire à même la source - avons-nous vraiment soif de cette eau vive qu'est l'Esprit Saint ? avons-nous vraiment le désir d'être enflammés par lui ?
Dieu sait pourtant combien nous avons besoin d'être rendus libres par l'Esprit Saint, dégagés de la fascination qu'exercent sur nous les biens terrestres périssables : l'argent, le pouvoir, la vanité, les plaisirs futiles ?
Non pas pour que nous devenions des spirituels orgueilleux, pleins de mépris pour les autres et pour le monde, mais pour que l'Esprit Saint ouvre nos yeux sur nos frères et sur la beauté de ce monde, et pour qu'il fasse de nous des êtres de communion, des porteurs d'espérance.
Dans les cœurs droits qui l'accueillent, le Souffle de Dieu agit au plus intime, dans le secret. Jésus ne nous a pas donné le portrait de l'Esprit Saint. L'Esprit transparaissait en tout ce que Jésus faisait. Et nous le reconnaîtrons qu'au fur et à mesure où nous nous laisserons transformer par lui :
Notre Dieu de piété réparateur de nos désastres.
J'ignore ce qu'il opère,
Ce qu'il me donne, ce qu'il obtient.
Et comment il transforme le péché en lumière,
Ce visage de moi que Dieu fait en moi-même,
Lui seul le connaît…
(Raïssa Maritain, Poèmes inédits, Dans l'unité du cercle infini)
Prier, c'est désirer de toute son âme que l'Esprit de Dieu nous embrase. Désirons-le humblement, surtout quand nous venons communier, car "cette éternelle fontaine est cachée en ce pain vivant pour nous donner la vie malgré la nuit".(Saint Jean de la Croix)
© C@thoLink, 11.11.98
Retour au sommaire